LA DUCHESSE DE TERRANOVA
qu'elle exerçait sur le roi son mari pour se débarrasser de cette gardienne autoritaire, violente et soupçonneuse. Rien n'est curieux comme de lire dans M"'*' d'Aulnoy de quel air cette matrone offensée accepta son congé et avec quelle hauteur elle se sépara de sa souveraine :
(( La duchesse, qui ne setoit point couchée et qui avoit passé toute la nuit à se promener dans sa chambre avec les duchesses de Monteleon et d'Hijar, ses deux filles, n'attendit pas que la Reyne fût levée pour aller prendre congé d'elle; son visa^^e étoit plus pâle qu'à l'ordinaire et ses yeux plus étincelans; elle s'approcha de la Reine et luy dit, sans pleurer et sans témoigner le moindre chagrin, qu'elle étoit fâchée de ne l'avoir pas aussi bien servie qu'elle l'auroit souhaité. La Reine, dont la bonté étoit extrême, ne put s'empêcher de paroître touchée et de s'attendrir; et comme elle luy disoit quelques paroles obligeantes pour la consoler, elle l'interrompit pour luy dire d'un air plein de fierté qu'une reine d'Espagne ne devoit pas pleurer pour si peu de chose ; que la camarera qui alloit entrer à sa place s'acquitteroit mieux de son devoir; et, sans parler davantage, elle prit la main de la Reyne qu'elle fit semblant de baiser, et se retira. Alors chacun sçût dans le palais qu'elle en alloit sortir; toutes les dames se rendirent à son appartement, fondant en larmes par politique, par inclination ou par foiblesse. Elle ne leur parût point du tout afiligée, etjettant les yeux de tous côtés, elle dit : « Je rends grâces au ciel, voicy un lieu u où je n'entreray de ma vie ; je vais goûter du repos
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(( et trouver de la tranquillité chez moy ; j'iray en « Sicile, où je n'auray jamais de si grands déplaisirs (( qu'à Madrid. » En disant ces mots, elle frappa deux fois du poing sur une petite table qui étoit proche d'elle, et, prenant un fort bel éventail de la Chine, elle le rompit par la moitié, le jetta par terre et mit le pied dessus ^ »
La nouvelle camarera, duchesse d'Albuquerque, sut accomplir ses ennuyeux devoirs avec plus d'aménité, et, sans renoncer à sa gravité d'Espagnole et de grande-maîtresse du palais, s'appliqua à ne pas faire montre de raideur et de morgue : « L'air du palais est (( déjà tout autre et le roi aussi, écrit M"'*' de « Yillars. Sa majesté a permis à la reine de « ne se coucher plus qu'à dix heures et demie, (( et de monter à cheval quand elle voudra, « quoique cela soit entièrement contre l'u- (( sage^ ».
Instruite et cultivée, aimant à s'entourer de gens de lettres, cette duchesse d'Albuquerque rompait avec la traditionnelle ignorance et futilité des femmes de lagrandesse. Si elle ne
1. Mémoires de M^ne d'Aulnoy, éd. de 1690; t. Il, p. J80; éd. de M°ie Carey, p. 275.
2. Lettres de M»'^ de Villars à .¥'»e de Coulanges (1679- 1681), éd. A. de Courtois, p. 142. La lettre citée dans le texte est datée du 5 septembre 1680.