‹ Études sur l'Espagne (volume 3)Chapitre 131 sur 206 · GUILLAUME DE CROY · texte numérisé non relu

GUILLAUME DE CROY

Proclamé roi de Castille, en cette année 1516, et nominalement associé à sa mère Jeanne, Charles se rend en Espagne en 1517.

Quoique sa cour de Bruxelles fût, depuis bien des années, envahie par nombre d'Espagnols, la plupart intrigants ou solliciteurs, quoique lui-même eût reçu les leçons de deux maîtres espagnols, Charles, en débarquant au mois de septembre 1517, en Galice, ne pouvait pas, avons-nous dit déjà, s'entretenir avec ses nouveaux sujets dans leur langue. Cette ignorance, à vrai dire, était voulue, non de sa part, mais de la part de son gouverneur, du maître de ses premières années, de Tinspirateur de toutes ses actions : j'ai nommé le fameux Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres. Ayant assumé la responsabilité de l'éducation du prince, Chièvres prétendait, à juste titre, diriger seul son jeune élève. 11 fît bonne garde autour de lui, à Bruxelles, et ne le laissa pas communiquer familièrement avec ces Espagnols qui affluaient à la cour. Il préserva ainsi Charles de conseils perfides et intéressés, de nature à le tromper complètement sur les vrais besoins de son peuple d'Espagne.

Cet accaparement de la personne de Charles par Chièvres, très justifié tant que le fils de Philippe le Beau demeura aux Pays-Bas, le fut

beaucoup moins sitôt que le prince mit le pied sur le sol de la Gastille. Là, la prétention de rester le seul directeur de la conduite, je dirais presque de la conscience de Charles, devenait exorbitante et maladroite. Ghièvres se crut à tort le maître absolu du pays. Aucun Espagnol n'approcha le roi sans traverser auparavant l'antichambre du tout-puissant ministre. (( Ghièvres, » selon l'expression d'un contemporain, « semblait être le roi et le roi son fils ». Chose bien plus grave, Ghièvres, non content de se montrer dominateur, était cupide. La soif des richesses le dévorait et il fut par là conduit à trafiquer du pouvoir. Il vendait tout: « Mercedes royales, charges, « évêchés, bénéfices. L'argent seul était puis- (( sant, le mérite ne comptait plus pour rien. » Les écrits de l'époque sont remplis de récriminations au sujet de cette avidité de Ghièvres et de l'attrait qu'exerçaient sur lui ces beaux doublons d'or à l'effigie des Rois Catholiques. Quand, par le plus grand des hasards, quelque pauvre Espagnol réussissait à en arracher un au ministre rapace, c'était avec ces paroles senties qu'il le glissait furtivement dans sa poche : « Oh doublon à deux têtes, tenez-vous (( pour bien heureux, vous avez échappé à « Ghièvres ! »

Page 1