L ARMEE DU CRIME
au grand désespoir de Sancho, mais non point au détriment du malin Ginés qui sut tirer parti de la fureur intempestive du fougueux redresseur de torts.
Enfin l'écume sociale, l'armée du vice et du crime, dont un abrégé suffisant nous est offert dans cette chaîne des forçats, que Don Quichotte rompt avec la superbe assurance d'un homme qui croit accomplir l'action la plus généreuse et la plus équitable. Ce morceau a une belle allure et jamais l'ironie de Cervantes ne s'est jouée avec autant de hardiesse et de grâce tout à la fois. La mise en scène d'abord est des plus réussies. La chaîne s'avance, escortée par les gardes. Don Quichotte l'aperçoit de loin. Ces gens-là sont enchaînés et ne peuvent Tétre de leur propre volonté, se dit-il; il ne voit que cela: une nouvelle injustice. Et dès lors cette idée fixe l'absorbe, malgré les objurgations de Sancho, mal2"ré les remontrances brèves et nettes des gardes. Il s'approche et demande à chacun des forçats les motifs de sa condamnation. Les réponses de ces gens, les unes plaisantes et fanfaronnes assaisonnées de mots d'argot de voleur que Don Quichotte ne comprend pas et se fait expliquer, les autres tristement embarrassées et qu'il faut presque arracher à la
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honte et au désespoir; ces réponses et l'interprétation que Don Quichotte, de plus en plus enfoncé dans son idée, en donne; la conviction qui peu à peu se forme en lui que ces hommes sont, sinon innocents, au moins injustement persécutés, que l'un a sans doute manqué d'argent pour corrompre son juge, l'autre de protection pour l'adoucir, bref que la plupart sont certainement victimes de l'arbitraire d'un magistrat peut-être inique : tout cela combiné détermine sa volonté, arme son bras. Il fond sur les gardes et délivrer|| les galériens qui le payent comme on sait. Les principales variétés de l'infamie en général et des vices plus particulièrement espagnols ont été habilement groupés par Cervantes dans cette chaîne: depuis le simple voleur, qui, mis à la question, a eu la naïveté et la faiblesse d'avouer son délit, jusqu'au récidiviste endurci, au bandit de haute volée dont les forfaits célèbres sont chantés dans les romances et que ses compagnons admirent et vénèrent comme un maître, jusqu'à l'abject vieillard proxénète, Valcahuete, dont la confession suggère à Don Quichotte cet étrange paradoxe sur la vertu et l'utilité du métier d'entremetteur. Malgré ce déploiement d'ironie et de cynisme plaisant qui déroute un peu, on dé-
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mêle facilement que Cervantes était, au fond, de l'avis de Don Quichotte, j'entends qu'il n'était point persuadé que les plus coupables fussent toujours ceux qu'on traînait aux galères : à ses yeux la criminalité d'un acte ne dépendait nullement d'une condamnation prononcée par des juges tels qu'il en avait vus à l'œuvre en maintes occasions. Nouvelle et dernière confirmation de ses idées très arrêtées en matière de justice pénale.
Cervantes n'a guère montré de types provinciaux : quelques Biscayens au parler ma-, [adroit pareil à celui des nègres et au jugement si borné [corto], quelques arrieros andalous, quelques souillons galiciennes, sans parler du paysan de la Manche, dont Sancho est l'inoubliable modèle. En somme, rien de saillant dans les descriptions de ces différentesespèces d'homme, nulle intention d'indiquer par des détails appropriés de physionomie, de costume et de mœurs ce qui distingue les Espagnols des diverses parties du territoire. Il est vrai que Cervantes n'a pas mené son chevalier dans la province d'Espagne qu'il connaissait le mieux après la sienne, cette grande Andalousie qu'il avait parcourue en long et en large pour y recouvrer l'argent du fisc, et qu'il a racontée et fouillée avec un art si consommé
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dans plusieurs de ses nouvelles. Peut-être, par coquetterie d'auteur et pour ne pas se répéter, a-t-il voulu promener Don Quichotte de préférence dans d'autres régions moins fréquentées et moins connues des Espagnols du centre. Mais que n'a-t-il dépeint leurs habitants, comme il avait fait les Andalous et en particulier les Sévillans? Quand Don Quichotte quitte la Gastille, entre en Aragon, puis en Catalogne, il ne semble pas qu'il change de milieu : nulle part les hommes de ces provinces ne nous apparaissent marqués du cachet de leur sol et de leur race. En Catalogne, le chevalier ne rencontre que des bandoulières, un produit du terroir à la vérité et qu'il décrit assez heureusement: aussi bien ce banditisme à allures chevaleresques, ces voleurs de grand chemin qui ont des façons de gentilshommes, ces hors la loi qui se piquent de point d'honneur^ n'étaient pas pour déplaire à l'historien de Don Quichotte. Mais c'est tout. A Barcelone, ville qu'il connaissait et aimait particulièrement, qu'il a nommée « fleur des belles cités du monde ^ w, il ne voit que les dehors et
1. « Los bandos de Cataluna, de Aragon y de Valencia, en todo el mundo se sabe que salen a la sierra de puro honrados. » (Zapata, Miscelanea, p. 469.)