MENDOZA A ROME
préparait fort bien aux fonctions de diplomate, qu'il exerça à plusieurs reprises, notamment au concile de Trente, puis auprès du pape Paul III, alors que s'agitait la grave question du transfert du concile à Bologne. Diego trouva en Paul III un adversaire digne de lui : Farnèse tenait tête à Mendoza. Tous deux bataillaient pour leur cause avec la même opiniâtreté, la même acrimonie et la même violence. Aucun ne voulut céder; mais le pape mourut. Sous Jules III, Mendoza négocia plus facilement ; toutefois son caractère hautain et emporté lui aliéna bientôt le nouveau pape, qui obtint de Charles-Quint le rappel de Don Diego. Rendu à sa patrie, Mendoza n'y conserva pas longtemps, sous le fils du grand empereur, la faveur dont il avait joui précédemment. Philippe II détestait l'arrogance des familles de la grandesse ; en toute occasion, il cherchait à ravaler ces orgueilleux vassaux et à leur faire sentir son despotisme de roi légiste et paperassier. Mendoza n'était pas homme à courber l'échiné et à ne pas commettre d'imprudences. Il en commit, se prit un jour de querelle, en plein palais royal, avec quelque gentilhomme, ety fut arrêté pour cause de manquement à la personne du roi. Conduit à la forteresse de Médina del Campo,
puis exilé à Grenade*, il résida dans cette ville presque jusqu'à la fin de sa vie, y occupant ses loisirs, soit à écrire l'histoire de la révolte des Morisques dans les Alpujarras, dont il fut le témoin oculaire, soit à annoter des manuscrits grecs, soit à composer des terzines à la mode italienne. Il paraît être rentré en grâce auprès de Philippe II vers 1574^; du moins le voyons-nous, cette année-là, reprendre le chemin de la cour. Il n'y vécut pas longtemps ; son biographe le mieux informé, Ignacio Lôpez de Ayala, dit qu'il mourut en avril 1575^ Tout ce qu'a fait Mendoza, comme militaire, diplomate ou écrivain, pèse peu en regard des services éminents qu'il a rendus aux lettres
1. C'est ce qu'on raconte ; mais un plus ample examen des témoignagnes invoqués par ceux qui ont cru à cette arrestation la rend fort invraisemblable. Voir IAppendice IV.
2. « Aunque andava muy de partida para acercarme a essa « Gorle, todavia me daré mas prissa con la occasion de aver « sido servido Su Magestad de darme licencia que entre « en ella a tratar de las r/uentas de Italia, que, de qual- « quier suerte, tengo en mucho esta merced » (Mendoza à Zurita, Grenade, 14 juin 1574; Dormer, Progresos de la historia de Aragon, éd. de Saragosse, 1878, p. 572).
3. Vida de Don Diego Hurtado de Mendoza, dans l'édition de la Guerra de Granada, publiée à Valence en 1776. Voir aussi la Noiicia histôrica de Don Diego Hurtado de Mendoza, du même, dans la Continuacion del Almacen de frutos literarios, n» 18, 7 décembre 1818.
ŒUVRES POSTHUMES DE MENltOZA. 151
grecques en réunissant ces précieux manuscrits qui forment aujourd'hui le plus bel ornement de la bibliothèque de Saint-Laurent. Sa gloire la plus pure est là. Au reste, en littérature, en érudition ou en histoire, Mendoza n'a été qu'un amateur et n'a jamais voulu se donner pour autre chose. Pas une ligne de ce qu'il a écrit n'a vu le jour de son vivant, car Mendoza dédaignait souverainement ces triomphes puérils de la vanité vulgaire. Il écrivait pour lui, pour un petit groupe d'amis choisis, des Antonio Agustin, des Zurita, et sans doute aussi pour de jolies femmes. Mais, imprimer ses otia de grand seigneur, ses fantaisies de fin lettré en villégiature dans les jardins de l'Alhambra ? Fi donc ! Tout au plus consentait-il à faire calligraphier, à l'adresse de quelque amie, un choix de ses rimes; nous possédons un recueil de ce genre corrigé de sa mainV Même la Guerre de Grenade, l'œuvre à laquelle il devait tenir le plus, qu'il a le plus travaillée et polie, cette œuvre est à peine achevée et n'a certainement pas atteint le point de perfection où il eût désiré la con-
1. Bibliothèque nationale, ms. Esp. 311. lia été établi, dans le Catalogue des manuscrits espagnols de La Bibliothèque nationale, p. 204, que les corrections de ce volume sont autographes.
duire. Mendoza s'est fatigué de ce pastiche des historiens antiques ; un beau jour il lui parut prétentieux d'écrire, en style de Thucydide et de Salluste, l'histoire des Morisques révoltés, et il s'arrêta. Vraiment il ne semble avoir eu d'autre ambition littéraire que celle d'attacher pour toujours son nom au legs splendide de ses manuscrits à Philippe II. On est heureux aujourd'hui de constater que cette donation, grâce aux efForts de quelques érudits étrangers \ a pu enfin rendre au monde savant les services que Mendoza en attendait.
Et cet homme aurait écrit Lazarille de Tôrtnes? Est-ce croyable ?
Sans parler du silence de ses comtemporains, qui, étant donnée l'importance du personnage, aurait lieu de surpendre beaucoup, comment admettre que ce haut et puissant seigneur, entiché de tous les préjugés de sa race, promu de bonne heure aux charges les plus considérables, ait pu songer un instant à écrire un tel livre ? Si Lazarille n'a pas été nécessairement composé par un croquant, il l'a été du moins par un homme que des revi-
1. Surtout de notre regretté Charles Graux, qui a si bien expliqué la formation de la bibliothèque Mendoza dans son Essai sur les origines du fonds grec de l'Escurial, Paris,