‹ Études sur l'Espagne (volume 3)Chapitre 79 sur 206 · CARACTÈRE DU LIVRE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU LIVRE

franchir à son héros et quel serait le résultat de ses aventures. Qu'importe que Lazarille agisse de telle ou telle manière, qu'il meure plus tôt ou plus tard, qu'importe que ce roman à tiroirs ait une fin heureuse ou malheureuse ? Ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas le héros, son caractère et ses sentiments, comme dans Rohinson ou tel ou tel nutre roman anglais, mais presque uniquement les divers milieux de cette société espagnole que traverse le picaro et où il nous promène à sa suite pour nous en dévoiler les faiblesses et les vices. L'imagination ne joue ici qu'un rôle secondaire, et plusieurs chapitres de cette nouvelle, qui semble si originale et qui Test en effet à certains égards, ont été pris ailleurs. Ainsi le chapitre de Taveugle, en tant que récit, est la répétition d'un vieux conte qui a défrayé nos farces françaises du moyen Age comme il a défrayé, plus tard, le théâtre populaire espagnol du xvi^ siècle ; l'histoire du marchand d'indulgences et de ses supercheries relève directement d'un iiovelliero italien, Masuccio de Salerne. Mais le romancier espagnol a su rafraîchir ces vieilleries en les recouvrant d'une excellente couleur locale, en les animant de son humour si particulier, en les semant

d'allusions mordantes qui trahissent ses intentions secrètes.

Lazarille se rattache étroitement à certaines variétés bien connues de la satire morale, telles que ces Danses de la mort et ces Dialogues à la façon de Lucien, où les « états du monde )), c'est-à-dire les diverses classes de la isociété, sont mis sur la sellette et y deviennent l'objet, soit de graves remontrances, soit de fines et cruelles railleries. La seule innovation de Lazarille est le fil qui réunit ici ces portraits ailleurs isolés, ce récit autobiographique qui sert ici de transition et qui ramène à un personnage fort peuintéressant en lui-même toute une série de tableaux de mœurs et de traits satiriques.

Or, c'est aux alentours des frères Valdés, Juan et Alonso, dans ce groupe d'esprits très libres, tolérés un temps par Charles- Quint et que l'intransigeance de Philippe II devait plus tard extirper à jamais du sol de l'Espagne, c'est dans ce milieu d'écrivains et d'hommes d'État très préoccupés de questions religieuses et sociales, en littérature disciples et imitateurs de Lucien et d'Erasme, que fleu rit particulièrement ce genre de moralités, pendant la première moitié du xvi^ siècle, et c'est, si nous ne nous trompons, dans ce milieu-là

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