RUY BLAS ET GIL BLAS
es carte d'Alonso Nunez de Castro, dont les données statistiques ou autres ne valent, strictement, que pour l'époque de Philippe IV et de Charles IL Hugo pouvait donc, sans le moindre scrupule, mettre à profit les informations recueillies par cet historiographe espagnol, contemporain des événements qui encadrent Ruy Blas.
Maintenant que nous voilà renseignés sur les deux principaux garants qui ont fourni à Hugo la matière historique de Ruy Blas, c'est le moment d'en venir aux détails de la pièce. Prenant un à un les personnages, les noms, les faits, nous chercherons à en éprouver la vérité et à suivre le poète dans les transformations qu'il a maintes fois fait subir à certaines choses d'Espagne, puisque lui-même nous y convie, en proclamant hautement sa conscience, en affichant de grandes prétentions à l'exactitude la plus rigoureuse.
Ruy Blas, comme nom, procède en droite ligne de Gil Blas : c'est bien évident. Et, à ce propos, on ne peut s'empêcher dénoter à quel point le roman de Le Sage est à l'origine de tout ce qui s'écrit en France sur l'Espagne ; on dirait un réservoir inépuisable d'où s'écoule incessamment de quoi fertiliser celte province de notre littérature. La substitution de Ruy à
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Gil ne saurait être fortuite. Ruy, forme abrégée de Rodrigo, est le nom du Gid, et c'est intentionnellement, croyons-nous, que le poète a ainsi accouplé deux noms, l'un noble, l'autre roturier (Blas équivaut à notre Biaisé) pour dési2:ner le héros à deux faces de son drame. Ruy représente le pauvre rêveur aux idées grandes et généreuses, le ministre intègre qui châtie les détrousseurs de l'Espagne, l'amant qui venge l'honneur de sa reine outragée. Blas, c'est le laquais. Le personnage, au reste, n'étant pas historique, il fallait bien lui forger un nom quelconque : le tout était de ne pas violer trop ouvertement l'usage castillan du xvii'' siècle. Peut-être ne trouverait-on guère d'exemples, à cette époque, d'une telle association de Ruy et de Blas, d'autant mieux que Ruy, forme vieillie, ne s'employait alors que rarement à la place de Rodrigo. Peu importe. La combinaison, après tout, n'a rien d'insolite et elle plaît, parce qu'elle a un sens, parce qu'elle s'applique parfaitement à ce personnage hybride, à ce laquais grand d'Espagne et ministre. Ces deux monosyllabes, en outre, sonnent bien à notre oreille, ils font bon effet sur l'afliche, — toujours le souvenir de Gil Blas! — et, puisque Victor Hugo entendait donner pour titre à sa pièce le nom du personnage princi-
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pal^ il convenait que ce nom fut court, facile à prononcer et en quelque sorte familier au grand public.
Le rôle de Ruy Blas, avons-nous dit, n'a rien d'historique. Nul laquais sous Charles II n'eut jamais une telle fortune et de si haut ne retomba si bas. On découvrirait, il est vrai, sans peine, dans l'histoire d'Espagne, quelques figures assez semblables à Ruy Blas : pauvres hères ou aventuriers douteux que le caprice d'un roi ou d'une reine tira du néant pour les placer jusque sur les marches du trône. Nous ne parlons pas, bien entendu, des deux premiers privados, Lerma et Olivares, qui étaient tous deux de très bonne maison ; mais, par exemple, d'un Fernando de Yalenzuela, d'un Godoy et d'autres de fort médiocre naissance, même de basse extraction.
Il est souvent question, dans les Mémoires de la cour d'Espagne, du joli cavalier Fernando de Valenzuela, ancien page d'un duc de rinfantado, qui sut gagner les faveurs de Marie-Anne d'Autriche, reine régente après la mort de son mari Philippe IV, et, par elle,
1. Hugo hésita d'abord. L'édilion définitive nous apprend que le manuscrit de Ruy Blas porte, à la première page, ces deux variantes du titre : La reine s ennuie et La vengeance de Don Salluste.
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régna quelque temps sur l'Espagne, jusqu'au jour où une cabale de mécontents le précipita brusquement du pouvoir et le déporta aux Philippines. Valenzuela, petit gentillâtre de Ronda, nourri dans la domesticité d'un duc, puis, tout à coup, amant de la reine, marquis, grand d'Espagne, premier ministre ; voilà qui nous rapproche singulièrement de Ruy Blas^ Seulement Ruy Blas a quelque chose qui manque à Valenzuela et à tous les validos espagnols de l'histoire, quelque chose, il faut bien le dire, d'assez invraisemblable en telle occurrence : un grand cœur, de nobles aspirations. Valenzuela, lui, n'était qu'un busqué - fortune , un vulgaire ambitieux, un amant très pratique et très entendu, qui, bien certainement, ne se serait point déchiré les mains pour porter à la reine des « fleurs bleues d'Allemagne m et qui n'a jamais songé un instant à régénérer sa patrie. On en peut être sûr.
La reine de Ruy Blas, la Doîia Maria du poète, nous savons déjà qui elle est ; nous savons de quelle façon, à la Marie-Anne de
1 . Sur Fernando de Valenzuela, il faut lire les pièces recueillies dans le tome LXYII de la Coleccion de documentos inéditos para la historia de Espana. (Madrid, 1877.)