LE CERVANTISME EN ESPAGNE
preuve les Italiens et les Portugais quand ils s'occupent du leur. Le cervantisme en Espagne, depuis une trentaine d'années, oscille entre une profonde apathie et de soudains accès d'activité fébrile et mal dirigée qui ne valent guère mieux que l'abstention complète, car, à trop vouloir exalter l'homme et l'œuvre, beaucoup dépassent le but et s'égarent dans la déclamation ou les puérilités. Un culte, quel qu'il soit, perd de sa vertu, s'il tourne à l'idolâtrie.
Cervantes, qui, dans le domaine de l'imagination, de l'humour, de l'ironie aimable, de la peinture vivante et spirituelle des mœurs nationales, dépasse de bien des coudées tous ses compatriotes, n'a peut-être pas droit à tous les honneurs qu'on s'est empressé depuis un siècle à lui rendre, sans assez de discernement. Assurément les Grâces dansèrent autour de son berceau et il reçut de la nature des dons charmants; mais quelques dons aussi lui manquèrent et il en est qu'il ne sut pas développer, faute d'une plus solide éducation littéraire. Il n'y a qu'à ouvrir le Don Quichotte, pour y trouver des faiblesssede raisonnement, des idées mal exprimées ou confuses, toutes les fois que le récit s'interrompt, que l'auteur se guindé et se risque à prendre le ton du
304 V. l'espagne du « don Quichotte ».
philosophe et du moraliste. Lui-inème ne s'y est pas trompé, il a parfaitement défini le propre de son talent et ne s'est ingénument vanté que d'une seule supériorité incontestable : le pouvoir créateur, le don de l'invention : « Je « suis celui qui par l'invention l'emporte sur « beaucoup »\ Et quand Mercure, qui s'y connaissait, vient à sa rencontre, c'est en ces termes qu'il l'interpelle : « Avance-toi, rare « inventeur'. »
Une fâcheuse manie de quelques critiques modernes a été de prétendre découvrir en lui un précurseur à vues hardies en matière de religion ou de politique, d'abuser de certains passages de ses œuvres en leur prêtant une intention frondeuse, une signitlcation prophétique. Or, nul écrivain n'a été plus de son temps que Cervantes ; il ne l'a pas devancé d'une ligne. Bien certainement, il n'a jamais eu à se contenir pour ne pas aborder certaines questions délicates qui préoccupaient quelques-uns de ses contemporains, car il s'y intéressait peu; et quand le hasard l'a mis en présence de graves problèmes sociaux qu'un
1. « Yo soy aqtiel que en la invencion excède a muclios » (Vioje del Parnaso, cap. iv).