‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 148 sur 197 · GÉNIE DE CERVANTES · texte numérisé non relu

GÉNIE DE CERVANTES

esprit indépendant aurait peut-être résolu dans un sens assez conforme à nos idées d'aujourd'hui, lui les a traités en pur Espagnol du xvii^ siècle. Evitons donc de faire de Cervantes un génie universel, un être d'exception, presque surhumain, doué de tous les mérites et de toutes les vertus, évitons en particulier d'en faire un esprit fort. Au lieu de le dénaturer, efforçons-nous de le comprendre, aimons-le pour ce qu'il a été : un très habile conteur et un honnête homme. Certes, il demeure bien assez grand dans ses œuvres, telles qu'il a voulu les écrire, et dans sa vie toute de dévouement et de sacrifices, sans qu'il soit nécessaire de l'élever sur un piédestal trop majestueux pour lui et dont il aurait été le premier à sourire : mieux vaut restreindre le champ de l'admiration et la concentrer sur les parties de l'homme et de l'auteur qui vraiment sont suj)érieures.

De même que beaucoup d'œuvres d'imagination qui se sont véritablement emparées du public, le Don Quichotte est un livre de tous les âges : il intéresse et amuse Tenfant, il charme et fait réfléchir l'homme mûr. La fable du roman et ses étonnantes fantaisies suffisent aux uns ; d'autres goûtent la philosophie et les idées générales qu'on en peut extraire ou

30G V. l'espagne du « don Quichotte »,

se plaisent à y contempler comme clans un miroir les sentiments dont s'inspiraient et se nourrissaient les Espagnols de la grande époque; d'autres enfin cherchent à y démêler un sens caché, à y déchiffrer des énigmes, des allusions aux événements contemporains, s'ingéniant à trouver la clef de ce qu'un émule de Cervantes appelait les « synonymes volontaires » du livre \ Et dans ce vaste tableau qu'on a si souvent regardé avec amour et qu'on croit connaître, il reste toujours de nouveaux détails à surprendre, lesquels n'apparaissent clairement et avec toute leur valeur que lorsqu'un examen plus attentif les a dégagés du fond où ils se cachaient.

Quelle qu'ait été la conception du livre, conception qui d'ailleurs a pu se modifier au cours de la composition, que Cervantes ait eu en vue seulement, comme il le laisse entendre, de ruiner par un certain ridicule la littérature chevaleresque^, ou que, sous ce couvert, il ait visé un autre but, comme l'ont prétendu plusieurs de ceux qui, de nos jours, se sont proposés de pénétrer son dessein, il ressort

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