UN ROMAN SOCIAL
en tout cas de la lecture du roman que son cadre primitif n'a pas tardé à s'élargir et à comprendre infiniment plus de choses qu'il ne devait en contenir à l'origine. Du point de départ au point d'arrivée, que de chemins parcourus où il n'était pas nécessaire de nous conduire pour ajouter au discrédit de ces pauvres livres de chevaleries, que de méandres et de zig-zags où nous perdons de vue complètement Amadis et sa secte !
« Je pensais, » dit de son maître le fidèle écuyer Sancho Panza, « je pensais bonnement qu'il ne savait que ce qui a trait à ses chevaleries, mais maintenantje vois qu'il n'y a plat où il ne pique et ne laisse de mettre sa cuillère *. » Cervantes, de même que son héros, a piqué dans tous les plats. Sous sa plume vagabonde et que gouverne l'inspiration du moment, son Don Quichotte, issu d'une idée simple et dont on n'attendait pas beaucoup de développements, est devenu peu à peu le grand roman social de l'Espagne du commencement du "xvii" siècle, où tout ce qui marque cette époque, sentiments, passions, préjugés, mœurs et
1. « Yo pensaba en mi anima que solo podia saber aquello que tocaba â sus caballen'as, pero no hay cosa donde no pique y deje de meter su cucharada. » (Z>. Q., Il, 22.)
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inslitutions, a fini par trouver sa place. De là le puissant intérêt du livre, qui, indépendamment de sa valeur comme œuvre d'imagination et traité admirable de philosophie pratique, possède en outre l'avantage de fixer l'état de la civilisation d'un peuple à un moment précis de son existence et de nous livrer le fond de sa conscience.
Ce côté historique etsocial du Don Quichotte est ce que je me propose d'examiner ; je voudrais vous montrer, si possible, ce que nous avons à apprendre dans ce roman célèbre envisagé comme une peinture fidèle de la société à laquelle appartenait son auteur et qu'il a décrite ainsi que seul pouvait le faire un homme doué d'une si large connaissance du monde et un artiste capable de donner aux objets la couleur et le relief voulus.
Le chapitre de la religion est un de ceux où les commentateurs ont le plus librement exercé leur imagination. Une fois proclamé esprit profond autant qu'excellent écrivain, il restait à prêter à Cervantes des opinions avancées et frisant l'impiété. On n'y manqua pas. Il n'est que de savoir lire entre les lignes et celui que vous teniez pour le plus orthodoxe des romanciers chrétiens se transformera aisément en un adversaire décidé du fanatisme et de rincjui-
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sition, même en un pliilosophe libertin, au sens que le xYii*^ siècle donnait à ce mot. La thèse malheureusement s'effondre sitôt qu'on renonce à solliciter les textes et qu'on examine sans idée préconçue les quelques passages dont ces trop ingénieux interprètes ont pensé tirer bon parti. Bien entendu, il s'agit de distinguer ici avec soin ce que notre époque, devenue plus rigoriste parce qu'elle a moins de foi, confond volontiers: le dogme et la doctrine de l'Eglise d'une part, et puis ce qui s'est greffé sur le divin, le prêtre et ses acolytes, la gendarmerie ecclésiastique qui en Espagne a nom Inquisition, les ordres religieux, les associations pieuses, etc., en un mot tout ce qui sert et protège la religion et tout ce qui en vit. Or, sur ces accessoires du culte, maint Espagnol, même au temps du plus lourd fanatisme, eut parfois son franc-parler et la police du Saint-Office, sûre de sa force, toléra nombre d'assez vertes plaisanteries à l'adresse notamment du bas clergé, aussi méprisé en Espagne du vivant de Cervantes qu'il peut l'être actuellement en Russie. La mesure, il est vrai, qu'il convenait de ne pas dépasser dépendait du caprice du juge, et tel qui avait pu risquer bien des hardiesses impunément, a pàti un jour d'un mot imprudent, sans doute
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parce que le mot parut dirigé contre un des mandarins de la caste privilégiée : le caractère personnel de l'injure en augmentait beaucoup la gravité.
Gomme nous allons le voir, Cervantes, en ces matières, n'a pas été plus audacieux que tant d'autres ; l'eût-il été, que cela n'autoriserait encore personne à lui supposer une liberté d'esprit exceptionnelle et à douter de son orthodoxie. Catholique fervent, d'autant plus fervent qu'il avait eu à éprouver la solidité de sa croyance au contact de l'infidèle et là précisément où la lutte entre les deux fois était le plus vive, respectueusement soumis à la doctrine de l'Eglise comme tous les Espagnols de son temps, sauf de bien rares exceptions, étranger aussi par tempérament et par éducation aux subtilités de la théologie, qu'aurait-il pu écrire qui sentit le fagot ?
A l'endroit du clergé, Cervantes se montre assez réservé ; mais cette réserve ne résulte pas de précautions qu'il se serait cru obligé de prendre, car, à l'occasion, ses sentiments ne témoignent pas d'une grande bienveillance et d\in mot il sait marquer que l'habit clérical ne lui impose pas. Le curé de village qui joue un rôle important dans son livre en tant que conseiller et redresseur du pauvre hidalgo