HÔTELIERS ET MARITORNES
gnole que nous faisons guidés par l'imagination capricieuse de son auteur. Celui-ci ne nous mène que là où il lui plaît de promener son héros. Comme d'ailleurs les aventures du chevalier se passent en plein champ et dans les parties même les plus désertes du pays, les plaines sans fin de la Manche, il en résulte que bon nomj3re de types, et entre autres l'habitant des villes, ne figureront pas dans le livre. Nous y verrons surtout ce qu'on rencontre sur les routes, quand on les suit comme Don Quichotte et Sancho, à petites journées, et qu'on se plait, comme eux, à questionner les passants ; nous y verrons des hôteliers, des muletiers, des filles, des pages en quête d'un maître à servir, des gendarmes, des brigands, des comédiens ambulants, des montreurs de marionnettes, des pèlerins, des vaofabonds et même des e^alériens.
Examinons de plus près quelques exemplaires de ces tenanciers du grand chemin et de ces nomades.
L'hôtelier, d'abord, seigneur dans son auberge comme le chevalier l'était jadis dans son donjon ; la route est son fief, personne n'y passe qui ne lui paye sa dîme et, bon gré mal gré, qu'elle plaise ou non, il faut s'arrêter dans sa demeure. Notez aussi que l'hôtelier
362 V. l'espagne du « don quiciiotte )>.
d'Espagne est une manière de fonctionnaire ; affilié à la Sainte-Hermandad, il tient du oendarme et quiconque a la conscience lourde et la bourse trop légère pour acheter son silence se sent surveillé par lui. Le voici sur le pas de sa porte, flanqué de sa Maritorne : les deux font la paire. Lui épais, bourru, grondeur, parfois aussi jovial, bruyamment épanoui, quand il a réussi à étriller consciencieusement des voyageurs de qualité ; elle, la Galicienne, trapue et débordante, aussi large que haute, les petits yeux écarquillés, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, le nez écrasé, sale, dépeignée et encore ruisselante de quelque gros labeur accompli, au demeurant brave fille, compatissante au pauvre monde, de mœurs faciles, ce dont ne se plaignent j)as les charretiers. Voyez-les, ceux-ci et les muletiers qui traversent lentement ces terribles déserts de la Gastille où le soleil, dardant tout de ses rayons, rend Thomme coléreux, brutal, sauvage. Ils arrivent à la venta, ayant en croupe quelque a traînée ' « recueillie à la précédente étape. L'auberge retentit de leurs cris et de leurs jurons ; puis vient l'heure du souper et puis du jeu qui jamais ne s'achève sans