CRITIQUE DE LA « COMEDIA
besoin d'argent. On ne peut pas demander beaucoup de logique à un artiste qui a une famille à nourrir et des dettes à payer. Au reste, le fameux Lope avait déjà donné l'exemple d'une contradiction aussi choquante, plus choquante même, vu sa qualité d'inventeur de la comedia nouvelle, en condamnant sans rémission dans son Jrt poétique, au nom des principes de l'école, toute sa littérature dramatique, à l'exception de six pièces qu'il jugeait composées selon l'art.
A tout prendre et sauf quelques observations judicieuses sur les copies puérilement exactes de détails historiques et de couleur locale*, ou sur les tours de force que devaient accomplir les auteurs pour accommoder leur sujet au cadre immuable de la comedia et à ses emplois obligés^, sauf cela la critique dramatique, exposée dans le chapitre xlviii de la première partie du Don Quichotte et qu'il faut compléter
1. Voyez ce que le poète ridicule du Coloquio de los perros dit du costume de ses cardinaux : « Y asi en todas maneras couviene para guardar la propiedad que estos mis cardenales salgan de morado, y este es un punto que hace mucho al caso para la comedia. »
2. Bon gré, mal gré, toute comedia doit avoir son confident plaisant (gracioso^ : « Lo que mas le fatigaba era pensar como podria encajar un lacayo consejero y gracioso en el mar y entre tantas islas, fuego y nievcs. » ÇPersiles, livre III, ch. ii.)
380 V. l'espâgne du « don quiciiotte ».
par quelques passagesdes A^o^a'e//e5, du Persiles et du Voyage au Parnasse, est singulièrement étroite et bornée. Cervantes n'a pas démêlé les vraies causes des faiblesses du théâtre espagnol classique ; il a cru que ces faiblesses tenaient à l'inobservance des règles, alors qu'elles résultent essentiellement d'une psychologie insuffisante, d'une étude trop sommaire des caractères et des passions, d'une composition beaucoup trop rapide et négligée. D'autre part, il n'a pas senti la force et la grandeur de ce théâtre, il n'a pas vu qu'il représente la manifestation la plus puissante du sentiment national qu'ait connue la littérature espagnole depuis la grande époque des romances.
Telles sont les principales échappées que Cervantes nous a ouvertes sur son temps et sur sa nation.
Assurément, il ne nous fait pas tout voir et ne nous conduit pas partout ; il butine de droite et de gauche, il choisit, parmi les figurés et les faits qu'il a sous les yeux, ceux qui s'encadrent le mieux dans sa fiction et il néglige les autres ; mais ce qu'il peint ressort avec tant de relief et de vie qu'on supplée volontiers à ce qu'il laisse dans l'ombre