‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 36 sur 197 · Les aventures du dernier Abencerage · texte numérisé non relu

Les aventures du dernier Abencerage

78 I. l'espagne en frange.

sent régnant, a prises contre les abus dont on pouvoit avoir à se plaindre; il est composé non seulement de jug'es ecclésiastiques, mais aussi d'un conseil de séculiers, dont le roi est le premier des ofTiciers ; la plupart des grands de la première classe remplissent les autres places, et la plus grande modération résulte du combat perpétuel des opinions de tous ces juges, dont les intérêts sont diamétralement opposés'. »

Puis il ajoute :

« Les Espagnols nous reprochent avec raison nos lettres de cachet, dont l'abus leur paraît être la plus violente des inquisitions. »

Et, non content de redresser ainsi l'opinion courante sur l'Espagne, il fait directement la leçon à l'outrecuidance française :

« La prévention contre les usages étrangers est poussée à l'excès dans ce pays par le peuple, et beaucoup de gens distingués sont encore très peuple à cet égard ; nous sommes même les moins épargnés ; mais je ne puis disconvenir que le ton moqueur et tranchant de la plupart des Français qui viennent ici contribue beaucoup à entretenir cette espèce de haine : c'est l'aigreur qui paye la moquerie- . »

Il était réconfortant à la lin de cette revue

1. Ce que Beaumarchais dit là de l'In(juisition, au xviii^ siècle, est confirmé par Bourgoing, Tableau de l'Espagne moderne, Paris, 1797, t. I, p. 366.

2. Toutes CCS citations sont empruntées à la lettre au duc de La Vallière, indiquée plus liaut.

l'espagne des romantiques. 79

du XYiii" siècle si hostile généralement à l'Espagne, si superficiel et présomptueux, de rencontrer enfin un jugement impartial, presque sympathique. La modération et la perspicacité de Beaumarchais vengent TEspagne de beaucoup d'injustices.

La manie du xviii" siècle avait été la saine philosophie ; celle du nôtre sera, pendant un temps, la couleur locale.

Nos romantiques furent tout naturellement attirés par l'Espagne, qu'ils se figuraient plus chevaleresque, monacale, inquisitoriale, plus gothique, sombre et truculente qu'elle ne l'a jamais été, à aucune époque de son histoire. Ils s'y jetèrent, mais non pas, comme nos espagnolisants du xvii" siècle, pour y exploiter le théâtre et le roman, s'y fournir de sujets ; leur procédé diffère. La plupart des romantiques, presque tous, ont profondément ignoré la littérature espagnole tant ancienne que moderne; ce qu'ils ont pris à TEspagne se réduit à des légendes, des noms, des costumes, en un mot, à de la couleur'. Si quel-

1. C'est aussi l'opinion du critique le plus avisé et le plus instruit que possède aujourd hui l'Espagne, D. Juan Valera : « De Espana vino poco y de modo conf'uso. En el romanticismo alemân entrô Calderôn como factor importante ; en el francés casi nada. Cicrta vaga idea de sus dramas, linipia, sî, de tiquis-

80 I. l'eSPAGNE en FRANCE.

ques-uns ont lu, il ne pai'aît pas douleux que leur curiosité trarlistes en quête de nouveautés et de sensations étranges ne les a pas mis aux prises avec les livres espagnols, mais simplement avec des traductions plus ou moins fidèles.

Sur la recommmandation de Guillaume de Schlegel, ce champion si enthousiaste du théâtre espagnol ou plutôt de Galderon, qui, dans sa pensée, résume ce théâtre, on recommença en France, vers 1820, à traduire quelques drames de ce poète, de Lope de Vega et d'autres. Le médiocre choix donné par Angliviel de Labeaumelle, dans les Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers, paraît être à peu près tout ce que notre nouvelle école a connu de la comedia des Espagnols.

D'autre part, on se prit d'un certain goût pour les romances historiques. A la fin du xviii'' siècle déjà, un collaborateur de la Bibliothèque universelle des romans (1783) avait livré au public français une version du romancero

miquis y culteranisnio, pero exagcrada y en caricatura por el lado del senliinicnlo, se enlrevé en el Teatio de Clara Gazul y en el Ilernani de Victor ttugo » (^Apuntes sobre el nuevo arte de escrihir itovelas, Madrid, 1887, p. 158). Mais l'Espagne de Mérimée est bien difTérenle de celle de Hugo ; nous essayons de r(''lal>lir plus bas.

ÉTUDES ESPAGNOLES d'aBEL HUGO. 81

du Cid, assez habilement faite et dont il ne faut pas dire de mal, puisqu'elle est, comme on l'a montré, la source directe du Cid de Herder. Plus tard le bon Creuzé de Lesser mit au service de la même cause sa sensiblerie et son style troubadour'. Puis ce fut le tour de la traduction plus littérale d'Abel Hugo, Pancien page du roi Joseph et Tun des très rares écrivains antérieurs à 1830 qui fussent en état de traduire correctement d'espagnol en français des textes faciles. Nous lui devons un petit recueil de Romaîices historiques (1822), dont son frère Victor ne s'est pas peu servi". D'Abel Hugo il faut lire aussi de charmants récits de son séjour à Madrid, à la cour de Joseph, qui nous font revivre très agréablement parmi ces ralliés à la domination française, où figuraient des représentants de toutes les classes et jusqu'à des grands d'Espagne ^.

1. Les romances du Cid imitées de l'espagnol. Nouvelle édition. Paris, 1821. La 1" édition est de 1814.

2. Cette traduction est précédée d'un « Discours sur la poésie historique chantée et sur la romance espagnole », tiré d'un cours de littérature espagnole professé par 1 auteur, en 1821, à la Société des Bonnes-Lettres.

3. Souvenirs sur Joseph Bonaparte, roi d'Espagne (^Revue des Deux-Mondes. 1<^'' et 15 avril 1833). Il y a d'Abel Hugo

82 1. l'espagne en frange.

Mais, puisqu'ils ne lisaient guère, avec quoi donc nos romantiques ont-ils broyé leur couleur locale espagnole? En général, avec des souvenirs de campagne ou de voyage.

Les soldats de Napoléon qui avaient combattu en Espagne, ceux-Là surtout qui avaient subi TafFreuse captivité des pontons de Cadix ou des rochers de Cabrera ', revinrent en France avec une ample provision d'impressions personnelles qui défraya longtemps la curiosité de notre public.

Témoins, à leur arrivée dans la Péninsule, de ce qui y subsistait encore des mœurs de l'ancien régime et des pratiques surannées de ♦ son gouvernement absolu, victimes bientôt, au cours de cette lutte terrible et de tous les instants, des traitements les plus sanguinaires, ces soldats voyaient surtout dans l'Espagne une nation entichée au dernier point de vieux usages et de coutumes locales, passionnée, cruelle et superstitieuse, et la dépeignaient comme telle, ce cpii n'était pas pour déplaire à nos coloristes. Nulle j)art rim|)res-

deux articles assez insignifiants sur Lopc de Vega, clans le Conservateur littéraire, t. III (1820), p. 173 et 254.

1. 11 faut lire, à ce sujet, les émouvants récits réunis par M. Lorédan Larchey : Les suites d'une capilulalion. Paris,

LES MÉMOIRES d'uN APOTHICAIRE. 83

sien que les Français de la Révolution reçurent au contact de celte société rococo, bigote et frivole dans les hautes classes, ignorante, fanatique et sauvage dans les couches inférieures, n'est mieux rendue que dans ces relations militaires, et par exemple dans ces eu-' rieux Ménioires sur la guerre d'Espagne par « un apothicaire' », tableau le plus vivant et, malgré sa forme humoristique, le plus fidèle de ce qu'était l'Espagne de 1808 à 1814.

Il était facile de puiser à pleines mains dans ces souvenirs de campagne ", et Ton n'y man^ qua pas. Le type espagnol cpi'on y recueille et qu'on fait passer dans la littérature diffère déjà sensiblement de celui du xviii" siècle. Quelque chose reste de l'Espagnol à la guitare de Montesquieu et du Barbier de Séville, mais Figaro n'a plus le même accent de gaieté insouciante et sa veste de majo est parfois tachée de sang. A cette heure, la mode est aux couleurs noires, aux fantaisies macabres ; on ne raille plus, on ne cherche plus à divertir le public par des caricatures plaisantes de nos

Page 1