‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 58 sur 197 · ÉDITIONS EXPURGÉES · texte numérisé non relu

ÉDITIONS EXPURGÉES

ce fruit avait été naguères permis et que beaucoup y avaient mordu avec délices, qui s'en voyaient maintenant frustrés.

Philippe II, avec son grand sens pratique, comprit bientôt que ces mesures prohibitives n'avançaient à rien et n'obligeraient pas les Espagnols à renoncer à une de leurs lectures favorites. Mieux valait rendre le livre inoffensif en Vémendant. Il confia ce soin à son historiographe, Juan Lôpez de Yelasco, en lui assurant pour quelques années le droit exclusif d'imprimer et de vendre le nouveau Lazarille avec la Propaladia de Torre^ Naharro et les poésies de Cristôbal de Castillejo, autres œuvres prohibées, que ce personnage avait également entrepris d'expurger de leurs libertés audacieuses

L'avis au lecteur de ce Lazarille, à l'usage du bon peuple d'Espagne, imprimé à Madrid, 1573, en un volume, dont la Propaladia de Naharro occupe la première partie, est ainsi conçu :

« Quoique le petit traité de la vie de Lazarille de Termes n'ait pas, en ce qui touche la langue, autant d'importance que les œuvres de Cristôbal de Castillejo et de Bartolomé de Torres Naharro, il nous rend toutefois avec tant de vie, d'exactitude, d'esprit et de grâce les choses qu'il a voulu peindre, qu'en son genre

il mérite d'être apprécié; et il la toujours été et par tout le monde. Aussi, quoiqu'il lût défendu en ces royaumes, le lisait-on et limprimait-on constamment au dehors. C'est pourquoi, avec la permission du Conseil de la Sainte Inquisition et du Roi notre Sire, nous y avons corrigé certaines choses pour lesquelles il avait été prohibé, et en avons enlevé toute la seconde partie, laquelle, n'étant point du premier auteur, a paru fort impertinente et insipide ^ »

Yelasco usa largement de raulorisation que lui conférèrent les inquisiteurs de châtrer le petit livre, déjà Jjien écourté sous sa forme première ; ses ciseaux firent tomber les deux chapitres du père de la Merci et dutrafiqueur d'indulgences, puis, çà et h'i, quelques membres de phrases jugés par trop irrévérencieux. Ainsi, lorsque Lazarille dit de la montrueuse ladrerie de son second maître : « J'ignore s'il « la tenait de sa nature ou s'il Tavait endossée « avec l'habit de prêtrise », comment Juan Lôpez de Velasco aurait-il pu ne pas omettre cette dure malice ?

A défaut de l'autre, le Lazarille tronqué et rogné continua d'être lu en Espagne et y alimenta longtemps le commerce de la librairie, jusqu'au jour- où les entraves mises h l'im-

1. Une description figurée du titre de celle édition se trouve dans le CaUilono de la bibliotera de Sids'd. n" 1458.

ÉDITIO?<S NON EXPURGÉES. 129

pression et à la vente du texte complet furent définitivement levées \ Une liste des éditions du Lazorillo castigado, comme on le nomme communément, manquerait d'intérêt. 11 suffit de savoir qu'on le trouve, soit imprimé à part en un très petit volume, dont la typographie n'a rien, à envier i\ celle de notre Bibliothèque bleue, soit réuni à un livre de civilité, le Galateo espanol àe Lucas Gracian Dantisco".

Hors de la Péninsule, et même dans les pays soumis à la domination espagnole, Lazarille se conserve plus intact. 11 semble que les rigueurs inquisitoriales n'aient pas atteint les typographes flamands ou italiens. A Milan (1587), à Bergame (1597 , à Anvers aussi (1595 et 1602) et à la sévère « officine plantinienne», chez Balthasar Moretus, gendre du grand Christophe Plantin, c'est toujours le vieux Lazarille, avec ses verdeurs et ses intempérances de langage, qui s'imprime et se vend.

1. La vida del Lazarillo de Tonnes, etc., nucva cdicion, Madrid, avril 1831, in- 12°, est encore expurgée.

2. Golatpo espanol agora nuevamente impvesso y emendado. Autor Lucas Gracian Dantisco, criado de Su Magestad. Y de nueyo va anadido el destierro de la ignorancia, que es Qaaternario de avisos convenieiites a este iiuestro Galateo. Y la vida de Lazarillo de Tormes, castigado. Madrid, Luis Sanchez, 1599, in-12 oblong. C'est la première édition de ce recueil.

Comme il était naturel, nos libraires parisiens répètent les éditions plantiniennes et se moquent du castigado. Le corrigé de Lôpez de Velasco resta donc confiné en Espagne. A l'étranger, à peine en peut-on découvrir une seule réimpression, faite à Rome, en 1600, par un Pedro de Robles, qui la dédia au duc de Sesa, ambassadeur d'Espagne près la cour pontificale' ; du moins n'en connaissons-nous pas d'autre.

Un détail à noter dans ces éditions étrangères. Celles qui renferment à la fois la première et la seconde partie du roman ^ respectent scrupuleusement la division ancienne, c'est-à-dire qu'elles terminent la première au mariage du héros devenu crieur public, et commencent l'autre par le récit de ses gogailles avec des Allemands venus à Tolède, qu'il traîne à sa suite dans toutes les tavernes de l'impériale cité.

Au contraire, les éditions qui ne donnent que la première partie, comme celles de Plantin et les réimpressions parisiennes de 1001

1. La sida de Lazaro de Tonnes, y de sus fortunas y adversidades. En Roma, por Antonio t'acctietto, 1600. Gon licencia do los Supcrioros. Un cxcmphiiro à la Bibliothèque Impériale rie Vienne.

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