LA MAGIE DE TOLÈDE
rien, si ce n'est, dans une certaine mesure et dans un milieu plus restreint, Tolède : Tolède, conquise en 1085, qui fut au xii° siècle un centre littéraire très important et notamment, ce qui a fait sa réputation, un laboratoire de sciences occultes. A Raimond, archevêque de Tolède de 1126 à 1150, revient l'honneur d'avoir fondé dans cette ville un collège de traducteurs, qui répandirent dans tout l'Occident chrétien ce que les Arabes avaient su prendre aux Grecs ; grâce à la protection éclairée de ce prélat d'origine française, les écoles du moyen âge ont possédé un Aristote plus complet. Ce fut à Tolède également que Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, fit traduire le Coran par un juif. On connaît mal les origines de la magie tolédane. Vient-elle aussi des Arabes ou remonle-t-elle par delà l'invasion jusqu'à l'époque gothique? Peu importe. Cette science, en tout cas, avait poussé de fortes racines dans la cité des conciles, car nos auteurs du XII'' et du XI 11^ siècle en parlent couramment. « Les clercs, dit Ilélinand, vont à Paris étudier les arts libéraux, à Orléans les auteurs classiques, à Bologne le droit, à Salerne la médecine, à Tolède les diables, et nulle part les bonnes mœurs » ; et le poète
10 I. l'eSPÂGNE en FRANCE.
Rutebeuf sait que : « De Toulete vint... A une nuit la nigromance ' ».
Mais si, par Tentremise des bénédictins de Cluny et de Cîteaux, la France avait établi au xii° siècle des relations avec l'Espagne d'un ordre plus relevé que celles que pouvaient créer soit nos pèlerins, soit nos chevaliers, comment s'expliquer que les grandes entreprises littéraires d'Alphonse X, qui ont valu à ce roi de Castille le surnom de savant, ses travaux juridiques et astronomiques, qui témoignent d une véritable culture chez une partie de la nation, soient restés si complètement ignorés de ce côté-ci des Pyrénées ? Par une raison fort simple. Les Sept parties, les Livres de V astronomie et autres ouvrages d'Alphonse ont été rédigés en espagnol, partant ils ne pouvaient être admis par nos clercs, qui non seulement ignoraient cette langue, mais voulaient l'ignorer. Dans la France de ce tempslà, une science qui ne s'exprimait pas en latin n'avait pas cours, ne trouvait nul crédit. Traiter clairement, en une langue vulgaire et accessible aux laïcs, de matières réservées à
1. Histoire littéraire de la France, t. XVIII, p. 95, et D. Gomparetli, Virgilio nel medio evo, Livourne, 1872, t. II, p. 98.