LEGENDES ESPAGNOLES
l'école et à son jargon était une tentative trop hardie pour ne pas mériter le dédain de la gent cléricale, qui en fait d'auteurs espagnols s'en tenait à Isidore de Séville.
Il est remarquable, au reste, combien peu l'on se souciait en P>ance, même hors du monde des universités, de connaître et d'apprendre ce roman du midi. Notre public, qui aurait pu prendre goût à certaines œuvres de Tancienne littérature espagnole, ne croyait pas même à l'existence de cette littérature. Exclusivement occupés de leur guerre sainte, les Espagnols, pensait-on, n'ont pas le temps d'écrire, et qu'écriraient-ils, s'ils en avaient le temps, dans l'intervalle des combats ? Quelques chants guerriers, quelques légendes d'un intérêt très local et peu propres à piquer la curiosité des étrangers'. En somme, TEspagne littéraire n'était pas prise au sérieux. Bien plus, les grands événements de l'histoire
1. Comme l'a montré M. G. Paris (^Histoire poétique de Charlemagne, Paris, 1865, p. 277 et 494, etHassegna bibliografica délia letteratura italiana, année I, n° 6), on trouve un souvenir de la légende de Rodrigue et de la Gava dans le poème A'Anséis de Carthage. Gct emprunt à une tradition espagnole est tout à fait isolé. Rappelons aussi que le sujet du roman de Cleomadès d Adenès le Roi parait avoir été rapporté de Castille par Blanche de France, épouse de Ferdinand de la Cerda (Hist. lilt. de la France, t. XX, p. 710).
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politique de l'Espagne chrétienne passaient souvent inaperçus ; c'est presque Corneille qui nous a révélé le Cid. De la littérature espagnole du moyen âge rien donc ou presque rien n'a été lu chez nous. A peine peut-on indiquer quelques traductions françaises de Raimond Lull et de François Eximeniz, tous deux, d'ailleurs, Catalans de naissance et de langue, c'est-à-dire plus rapprochés de nous que les Espagnols du centre, et sans compter que le premier, Raimond Lull, dut sa réputation en France à son encombrante personnalité, à ses voyages et séjours à Paris, Montpellier et Avignon, à ses projets aventureux dont il harcelait papes et rois, bien plutôt qu'à sa doctrine et à ses écrits.
Les guerres civiles qui désolèrent l'Espagne au xiv*^ siècle, la lutte terriljle entre les deux frères, Pierre le Cruel et Henri de Trastamare, qui devait se terminer par la mort violente du premier (1369), provoquèrent une intervention française dont le chef fut, on le sait, Uu Guesclin. Le parti soutenu par la France triompha, mais la mémoire du grand connétable n'a pas encore été complètement lavée du reproche d'avoir prêté les mains au meurtre du roi Pierre. Coupable ou non. Du Guesclin n'a pas en tout cas servi au
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rapprochement des deux nations ; son nom rappelle aux Espagnols une des pages les plus sanglantes de leur histoire et leur amourpropre national se plaît souvent à reporter sur un étranger Todieux du guet-apens de Monliel.
Avec le xv" siècle les rapports entre les deux pays deviennent plus nombreux et plus suivis. Espagnols en France et Français en Espagne commencent à s'observer de plus près et à se comparer, et, comme l'on se met à écrire, les témoignages sur ces visites réciproques ne nous font pas défaut.
Le groupe des trois royaumes chrétiens, Gastille, Aragon et Navarre avec leur prolongement en Italie, devient imposant ; l'infidèle est refoulé sur ses dernières positions, l'issue de la lutte entre l'Islam et la Croix n'est plus douteuse. Aussi l'Espagne peut elle maintenant regarder par-dessus les Pyrénées et, quand ses intérêts le lui commandent, prendre part aux démêlés des princes chrétiens, s'unir à l'un pour combattre l'autre. Elle n'appelle plus de croisés à son aide ; ses guerriers, ses marins, que n'ajjsorbe plus la reconquête, vont volontiers chercher gloire et fortune en France.
Tel Rodrigue de Villandrando, le fameux
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routier, qui, à la tète de ses Rodigois, combat pendant un quart de siècle sur notre territoire pour la cause de l'indépendance française'. Tel le capitaine Pedro Nino, qui apporte à Charles YI le secours des galères de Castille, et, avec Charles de Savoisy, ravage les côtes anglaises ; Pedro iNiiio, dont les exploits ont eu la chance d'être narrés par un chroniqueur charmant, ce Guticrre Diaz de Gamez, qui nous a laissé une si aimable description du château de Sérifontaine et de la vie qu'y menait la gracieuse dame de Trie, et qui, au surplus, parle des Français en général comme jamais peut-être Espagnol ne l'a fait : (( Noble nation «, » très élégants », « très gé- (( néreux », « très courtois et gracieux en leur « parler, très gais et s'adonnant au plaisir de « bon cœur », puis le dernier trait, « fort amou- « reux et s'en vantant »,car(( le pays est dans <( le climat d'une étoile nommée Vénus, pla- « nète amoureuse etgaie. » On ne saurait mieux dire ni plus galamment". Tel Fernando del
1. J. Quicherat, Rodrigue de Vilkmdrando, Paris, 1879, et, pour la période espagnole de la vie du grand aventurier A. M. Fabié, Bon liodrigo de Viilandrando, Madrid, 1882
2. Le Victorial, chronique de Don Pedro Nina, comte de Buelna, par Gutierre Diaz de Gamez, traduit par lo comte A. de CircnnrI et le comte de Puymaigre, Paris. 1867, p. 31