TOLÉRANCE RELIGIEUSE
moins encore pomme sujet de discussion qui pourrait servir de prétexte à des plaisanteries. »
Sur la tolérance, le respect des croyances d'autrui, Fernan Nuîiez fait une déclaration de principes que certainement ne signeraient pas, aujourd'hui même, tous ses compatriotes :
« Dieu, dans ses hauts et impénétrables desseins, a permis l'existence de diverses religions et vous n'avez pas le droit de les insulter et de les combattre par la force. Le Saint-Père, chef de TEglise, n'en pourchasse aucune et tolère, dans ses États, même les Juifs que toutes les nations méprisent.... Suivez donc l'exemple du Christ et de son vicaire en ce monde ; plaignez ceux que vous voyez séparés de la vraie religion.... Respectez celui qui pratique la religion à laquelle il croit : c'est la preuve qu'il a l'âme honnête et pieuse. »
De toutes ces idées philosophiques ou morales, en somme très prudentes et très modérées, trop prudentes et trop modérées, sans doute, au gré des partis extrêmes qui eussent voulu qu'on leur découvrit en Fernan Nunez, les uns, un impie pour l'exécrer, les autres, un philosophe moderne pour l'exalter ; de tout cela, on ne peut, semble-t-il, conclure qu'une chose, c'est qu'il faut beaucoup rabattre de la réputation de voltairianisme, que, d'après certains on-dit, des écrivains de nos jours se sont plu h faire à divers Grands du xviii® siècle. Nous ne savons pas quels secrets recèlent encore, à cet égard, js archives de tel duc ou comte héritier d'un de ces : éclairés », mais alors même qu'elles nous révèle-
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raient des relations suivies avec Voltaire, une correipondance, entre antres, où pourraient être recueillis quelques propos assez libres sur l'Eglise ou le clergé, il n'y aurait pas encore là de quoi modifier notre opinion. Étant donnée surtout rextrême mobilité de ces natures méridionales et l'aisance stm laquelle elles se plient aux circonstances et subisscDt l'influence de l'exemple, quelle valeur et quelle importance attribuer à ces écarts de plume qui leur étaient en quelque sorte dictés par un correspondant dont la supériorité intellectuelle les fascinait ? Mais le lendemain, ils n'y pensaient plus 1 Pour ce qui est de Fernan Nuîïez, d'un homme qui a marqué un pen dans l'histoire de son pays, qui a eu une vie publique, il ne nous parait pas légitime de juger des opinions qu'il professait autrement que par ses actes et ses écrits ; et quand il aurait eu, comme on dit, ses idées a de derrière la tête », puisqu'elles ne se montrent nulle part, non pas même dans sa correspondance intime, et n'ont exercé aucune influence apparente sur sa conduite, nous devons nous en tenir à ce qu'il a fait et dit, et ne pas chercher au delà. Philosophe donc, au sens précis que le mot avait au xviii* siècle, il ne le fut point ; maïs philanthrope, réformateur, physiocrate, seigneur paternel, tolérant et sensible, à la bonne heure.
La partie du gouvernement et de la politique dam la Lettre de Fernan Nuiiez se réduit à quelques maximes et conseils. Naturellement, Don Carlos ne pouvait concevoir dans son pays d'autre système d( gouvernement que celui qu'il avait sous les yeux: If
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du gentilhomme encoDséqueat, à bien servir le Roi dans les emplois qu'il daigne lui conférer. Ne pas se laisser éblouir par les vains honneurs et ne pas les dédaigner non plus est un conseil que le comte donne à ses fils, car ces colifichets de la vanité sont un des meilleurs et des moins coûteux systèmes de gouvernement, o Des hommes tout- « puissants et à qui rien ne manque donneront toute (I leur fortune pour un chiffon de papier et, après « l'avoir obtenu, eux et leurs enfants sacrifieront Il jusqu'à leur vie, et de bon cœur. » Respectons donc beaucoup des préjugés dont l'Etat peut tirer un si bon parti. D'autre part, il met les héritiers de son nom en garde contre le péché d'ingratitude, n Quand le monarque régnant approche de sa fin, « il est très habituel de voir les courtisans l'abana donner pour courir auprès du prince destiné à " prendre sa place. Pour Dieu ! ne commettez pas K une pareille vilenie. M En écrivant cela. Don Carlos se souvenait sans doute de scènes peu édifiantes dont son service de cour l'avait rendu témoin.
A plus juste titre que bien d'autres, Fernan Nunez avait son mot à dire sur ce que nous avons appelé la manie des voyages ou du correr cartes, car les voyages qu'il entreprit, d'après un plan arrêté d'avance et étudié, furent véritablement des voyages d'instruction, a. Nos Français », lui dit un jour sa tante, la duchesse de Rohan, « nos Franç.iis ne vont
pas voir les autres pays, ils n'y vont que pour s'y < faire voir. » Don Carlos ne nous imita pas ; partout,
rîffr
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au contraire, il oublia sa propre personne pour observer attentivement les mœurs, la société, les institutions des pays étrangers, avec l'arrière-pensée de faire profiter son pays des observations qu il recueillait avec tant de- soin. Chemin faisant, il écrivait, rédigeait un journal qu'il cite dans sa Lettre et que nous avons lieu de croire p^rdu. Un voyageur qui sait voir et qui note ses impressions est un voyageur modèle ; aussi peut-il en remontrer, aux autres. Fernan Nunez n'est pas tendre pour ceux de ses compatriotes qui se rendaient à l'étranger sans préparation, uniquement afin de s'y divertir ou d'en rapporter un vernis quelconque d'élégance ou d'« illustration. ». Obéissant mê'me à cette tendance des gouvernants d'alors d'exercer sur tout un contrôle plus ou moins paternel, il voudrait qu'on instituât aux frontières de chaque pays un tribunal pour examiner les voyageurs, avant de leur permettre de pénétrer dans le pays voisin, et s'assurer. qu'ils possèdent les connaissances qui leur sont indispensables. C'est qu'il avait été particulièrement frappé de l'ignorance de beaucoup de jeunes gens-, pensionnaires du Roi, que le gouvernement espagnol envoyait pério^ diquement à l'étranger pour s'y instruire et qui- se contentaient d'y vivre aux frais du Trésor.
Un des bons résultats des voyages est de vous ôter quelques préjugés, particulièrement de vous redresser le jugement au sujet de certaines nations qu'on ne connaît que d'ouï-dire, par des lectures ou par quelques individus médiocres représentants ( l'espèce. Dans sa Vie de Charles III ^ Fernan Nunc
e français est de X et dominateur.
« Bien rares sont les Français qui ne montrent pas « ces défauts dans les pays étrangers où ils veulent e toujours donner le ton et faire la loi. » Mais, dans sa Lettré, où il reproduit vraisemblablement un souvenir de ses carnets de voyage, il corrige ce que cette appréciation avait de trop dur en parlant au moins avec convenaoce de dos poissardes :
« Le bon observateur récolte parfois des propos qui en deux mots font voir l'esprit de toute une nation. Je passais un jour à Paris par le marché au poisson, notant tes coutumes et les discours de ce bas peuple, quand j'entendis une femme qui, de sa fenêtre, en appelait une autre occupée à vendre son poisson : » Madame, il y a bien longtemps que vous ne venez pas me voir, » lui dit-elle. La poissarde, qui lisait avec ses lunettes dans un • livre, se leva, ôta sas lunettes, fit une révérence et répondit : H Madame, j'aurai l'honneur de vous rendre ma visite, quand j'aurai vendu mon poisson. »
Il pourrait bien se faire qu'on ne parlât plus exactement comme cela aux Halles ; n'importe, les grand'mères de ces dames du pavillon de la marée ont fourni à un ambassadeur d'Espagne l'occasion de mieux juger la France. — De même, il suffit que Fernan Nuiiez assistât a une séance de pugilat en Angleterre pour se guérir de ses préventions à l'endroit de la boxe :
« Me trouvant en Angleterre en 1774, je fut '"es ;urieux d'assister aux combats de boxe Tout d'abord
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ce spectacle me remplit d'horreur et je le taxai de barbarie. Mais quand j'eus séjourné huit mois dans le pays, sans entendre parler d'un coup de couteau ni d'aucun assassinat, quand je vis que le boxeur qui tombait ne pouvait plus être touché par son adversaire, que tous le secouraient et lui donnaient du citron et du vin, que, le combat terminé par la victoire de l'un d'eux, les lutteurs se rendaient bras dessus bras dessous au cabaret, et enfin que si quelqu'un ne voulait ou ne savait pas boxer, il payait un autre pour boxer à sa place, alors je me dis que cette coutume a du bon dans ce pays et évite de plus grands maux. »
Si le philosophe chez Fernan Nunez est hésitant et timoré, comme on a pu le voir, Téconomiste en revanche semble bien plus décidé et convaincu. Les questions sociales l'intéressent vivement ; il croit à la possibilité d'améliorer le sort des basses classes, il croit aux bienfaits de l'éducation populaire telle que, par exemple, Campomanes en avait tracé le programme dans des écrits célèbres, et puis il aime le peuple, il le connaît et ne craint pas de l'approcher. Le vulgaire bon sens du paysan lui plaît, il consulte volontiers cette sagesse ingénue qui trouve parfois de plus heureuses maxinies que les philosophes patentés. Dans ses voyages à travers TEspagne, il eut souvent l'occasion de noter l'opinion des gens du peuple sur les événements du jour, le gouvernement et autres sujets d'intérêt général. Parmi les réponses qui furent faites à ses questions, en voici une dont on peut dire qu'elle est comme la définition populaire du loyalisme espagnol : (c En « 1775, passant par Villena, je demandai à un pauvre