LA NOBLESSE TITRÉE
sur Fheure de la Grandesse d'ancienne extraction un traitement d'égal à égal. A plus forte raison, la Grandesse tient-elle à l'écart ou en suspicion ceux que le caprice d'une reine ou la reconnaissance du souverain, pour des services très personnels, a tirés du néant; à moins toutefois que la situation du favori qui a l'oreille du Roi et la feuille des pensions ne tempère ces velléités d'intransigeance et n'éteigne, comme par enchantement, ces sourires dédaigneux sur les lèvres des plus hostiles. Mais qu'il est facile, sans se compromettre, d'indiquer au « nouveau », par une nuance, qu'il n'est pas de la maison! Ne suffit-il pas, par exemple, de ne point lui accorder telle marque de familiarité, qui, dans ce monde-là, vous classe tout de suite ? On sait ce qu'il fallut de peine à Charles III et quelle diplomatie il mit en jeu pour amener les Grands à tutoyer son fidèle Losada, ce parfait honnête homme, médiocrement né, il est vrai, mais dont l'élévation à la charge de grand chambellan n'avait pu donner prise à aucune médisance*. Combien d'autres mendièrent toute leur vie un a tu », qu'ils auraient payé de leur sang, et ne reçurent jamais de leurs pairs que de l'a Excellentissime seigneur » !
Derrière les Grands, et a quelque distance, prennent place les nobles titrés^ qui eux-mêmes sont suivis de la cohue immense, quoique diminuée au xviii® siècle, des nobles vagues ou hidalgos.
1. Bourgoing, Tableau de l'Espagne moderne^ Paris, 1797, t. I, p. 149.
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Entre la Grandesse ou haute aristocratie et la noblesse titrée de Castille et d'Aragon la séparation s'accentue, le fossé s'élargit; ce qui s'explique aisément. La Grandesse ayant absorbé pendant le siècle précédent à peu près toutes les anciennes familles titrées de Castille et une partie aussi des familles nobles aragonaises, valenciennes ou catalanes, il ne restait plus parmi les simples titrés que certaines maisons anciennes, mais déchues ou en disgrâce, quelques représentants de la noblesse provinciale, qui n'avaient jamais fait figure à la cour ou rempli de charges importantes; puis, en dernier lieu, la foule toujours grossissante des anoblis. Ceux-là surtout contribuent à discréditer la classe intermédiaire de la noblesse espagnole. Passe pour les anoblis recommandés à la munificence royale par des faits de guerre, et que les Bourbons d'ailleurs semblent avoir voulu distinguer des autres en leur octroyant des titres significatifs : Bondad Realy Gracia Real, Conquista Real^ Real Agr ado, etc.; tout cela faisant allusion à une action d'éclat, à quelque honorable service militaire. Par malheur, divers titres analogues n'ont déjà plus cette origine glorieuse et récompensent d'une façon qui, aujourd'hui, prête un peu à sourire, des services très pacifiques et assez insignifiants. Un Antonio de Morales reçoit, en 1737, de Philippe V, le titre de marquis de La Garantiaj pour avoir apporté les dépêches de l'acte de garantie passé entre les cours de Naples et d'Espagne; et, en 1760, D. Gutierre de Hevia est créé marquis d'^"/ Real Trasportey pour avoir, en pleine paix.
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conduit saine et sauve la famille royale, de Naples à Barcelone, sur le navire le Phénix. Quoi qu'il en soit, de tels services sont encore, en une certaine mesure, appréciables ; la majesté royale a été un jour directement mêlée à tel de ces événements, et l'on comprend qu'elle ait tenu à en perpétuer le souvenir par un témoignage public qui ne lui coûtait rien et faisait des heureux. Autre chose sont les anoblissements quelconques dont les causes nous échappent et que notifie presque chaque semaine la Gazette, (( Considérant la qualité, le mérite ou les services « exceptionnels de N. ou N., Sa Majesté a daigné « lui conférer un titre de Castille... » C'est l'invariable refrain de la dernière page du moniteur officiel de la monarchie; mais ce refrain commence à sonner quelque peu faux. Des esprits frondeurs soulignent ces fournées de nobles et en plaisantent irrévérencieusement : « Où trouver un nom de montagne, « de fleur, de famille, de mer, de fleuve ou de ruis- « seau qui ne soit porté par quelqu'un des titrés que <( nous connaissons ? » s'écrie le poète José Joaquin Benegasi-, qui ne voulut jamais entendre parler du titre de comte dont le roi avait gratifié son père. (( Moi, comte I pour devenir la risée des gens de (( mon village; car quelle plus fade plaisanterie « qu'un titré sans argents » Tous assurément ne pensaient pas comme Benegasi, et la Gazette en fait foi; mais ces vers, qui ont été imprimés en 1743,
1. J. J. Benegasi y Luxan, Poesias liricas y jocoserias^ Madrid, 1743, p. 62.
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indiquent au moins que le prestige des anoblissements avait perdu quelque chose de sa valeur déjà sous les premiers Bourbons, et longtemps avant les orgies de titres qui signalèrent la fin du siècle, se sont continuées jusqu'à nos jours et durent encore. Les mœurs, le genre de vie de la Grandesse se sont à peine modifiés depuis l'avènement des nouveaux rois. Atteints, il y a longtemps déjà, à^ absentéisme y les Grands affluent à la cour, abandonnent leurs « états », qu'ils livrent à des intendants dont les pratiques, souvent odieuses, ne contribueront pas peu à entraîner la ruine totale du régime seigneurial. Le temps n'est plus où un duc de l'Infantado, escorté d'un train superbe, venait à Madrid (( baiser la main au Roi )) et s'en retournait le même jour, tout d'une traite, à son palais de Guadalajara ; ce qui parait s'être passé encore dans les premières années du xvn* siècle*. Aujourd'hui, nul Grand ne demeure habituellement dans ses terres, et bien restreint est le nombre de ceux même qui les visitent et y possèdent une habitation confortable et digne de leur rang. Parmi les résidences seigneuriales de quelque importance, on ne cite plus, au XVIII® siècle, qu'El Viso, dans la Manche, aux marquis de Santa Cruz; La Abadia, dans la province de Càceres, aux ducs d'Albe; le palais de Cogolludo près de Guadalajara, aux Medinaceli ; celui d'Arenas de San Pedro, province d'Avila, construit par l'in-
1. Coleccion de documentos inédites para la historia de Espana, t. LXVII, p. 60.