MŒURS DE LA GRANDESSE
fant Don Luis, frère de Charles III, après son mariage avec D* Maria Teresa Yallabriga, et quelques autres ^
A la cour, l'existence de la Grandesse offre un singulier mélange d'ostentation fastueuse, qui se déploie quand il s'agit de figurer en quelque cérémonie royale, et, le reste du temps, de mesquinerie, même de misère. Moins de sensualité peut-être et de dévergondage qu'en France à la même époque, parce que les pratiques de la religion réfrènent encore le trop grand relâchement des mœurs, mais plus d'incurie, de sotte oisiveté et de ces allures débraillées et populacières que les Espagnols de la fin du siècle ont appelées du nom de majismo;^ enfin beaucoup d'orgueil de caste et point d'esprit de classe. A tout prendre, Grands de Philippe IV et Grands de Charles III tous à peu près sont coulés dans le même moule, la tradition se continue, malgré la différence des âges et des régimes.
Çà et là apparaissent pourtant des symptômes de tendances nouvelles. Quelques hauts seigneurs, séduits par la propagande philosophique ou encyclopédique de la France, se croient de bonne foi voués au rôle de réformateurs de leur patrie, et l'on commence à voir la Grandesse espagnole, ferme soutien jusqu'alors des doctrines les plus intolérantes et les plus étroites, s'entr'ouvrir curieusement aux idées
i. Voir le mémoire de D. Joaquin G. Gdmez Pizarro, El ausenteismo en Espana, Madrid, 1886, p. 57.
2. Lire, à ce sujet, la belle satire de Jovellanos {Ves^ Ar^ nesto»..) où le gentilhomme majo est si cruellement fustigé.
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de nos philosophes et de nos économistes. La raison en est que ces gentilshommes voyagent, au moins comme diplomates, que plusieurs s'allient à des familles étrangères, qu'ils ont en un mot beaucoup plus d'occasions que les classes moyennes de se frotter à des nations qui marchent au premier rang de la civilisation européenne. Nul n'ignore les relations suivies, intimes, du comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne en France, de 1773 à 1787, avec Voltaire et les autres coryphées de la philosophie. Ce personnage-là, à ce qu'il semble, fut gagné tout à fait, jusqu'au fond, quoiqu'il n'ait jamais rompu ouvertement, dans son pays, avec les croyances et les préjugés respectables du plus grand nombre. Aussi le malheureux porte-t-il à lui seul, maintenant, à peu près toute la peine des hardiesses et des impiétés de ses contemporains. Les écrivains bien pensants de nos jours ont fait de ce hobereau aragonais, aussi aristocrate qu'esprit fort, l'incarnation du voltairianisme espagnol. Ils se refusent à croire que l'émule de Pombal, « qui a chassé les Jésuites d'Espagne et (( qui chassera bien d'autres vermines* », ait pu mourir catholiquement, muni des sacrements de l'Église; ils content avec horreur que le capucin chargé d'assister le comte dans ses derniers moments quitta en pleurant la chambre du moribond et ne voulut jamais dire ce qui s'était passé au cours de l'entretien. D'autres, moins sévères, ne pardon-