‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 119 sur 161 · SECOND MARIAGE DE F. CABALLERO · texte numérisé non relu

SECOND MARIAGE DE F. CABALLERO

à rechercher dans ses écrits, ce sont quelques^ pages de ses polémiques de la troisième partie du Pasatiempo crltico en defensa de Calderon y delteatro antiguo espafioU où l'auteur, beaucoup plus instruit des littératures allemande et anglaise qu'on ne pouvait l'être alors en Espagne, a semé des idées fécondes, a rompu avec d'anciens préjugés auxquels ses adversaires, si hardis et novateurs en politique, demeuraient obstinément attachés.

Dans les années qui suivent, la correspondance de Bohl avec ses amis d^^Uemagne se ralentit beaucoup ; nous apprenons cependant par les raccords du biographe quelques détails concernant Cécile. En 1820 ou 1821, la jeune femme, déjà veuve de son premier mari, le capitaine Antonio Planells, mort à Puerto-Rico, vint à Hambourg visiter sa grand'mère. « On l'eût volontiers retenue, dit l'auteur du Versuch,. mais elle était alors déjà fiancée en secret avec un gentilhomme sévillan, et la séparation eût, d'autre part, trop coûté à Bôhl qui aimait à s'entretenir avec elle, non seulement de ses projets littéraires, mais des souvenirs de leur séjour dans le cher Gôrslow. » Rentrée donc au bercail, Cécile épousait, le 26 mars 1822, un officier aux Gardes Espagnoles, D. Francisco Ruiz del Arco, marquis de Arco Hermoso, d'une famille

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de robe anoblie au siècle dernier * . Ce mariage remontait socialement la famille, mais la situation des parents restait assez précaire. Bôhl dut quitter son entreprise d'assurances pour se charger de la gérance d'une grande maison de vins anglaise, Duff Gordon and C**, et ces nouvelles fonctions l'obligèrent à transporter son domicile de l'autre côté de la baie, au Puerto de Santa Maria, a Qui m'eût dit, dans mes premières années d'établissement à Gôrslow, que je deviendrais sur le tard un marchand de vins ?y> s'écrie le pauvre Jean-Nicolas. Mais il ne se laissa point abattre ; sa nature germanique conservait toujours un grand fond de fraîcheur et lui faisait trouver de la poésie partout ; la belle végétation andalouse, la vue des oranges et des grenades le transportaient dans un monde idéal et lui rendaient plus supportable le contact journalier avec le réel. Les lettres de ses dernières années, malgré certaines impressions tristes résultant de l'âge, de l'éloignement de son fils et d'un accident qui le priva de Tusage d'une de ses jambes, sont encore assez sereines; il se plaît à y parler de ses filles. Sur Cécile, il exprime un jour cette jolie pensée : « Sa jeunesse en Allemagne demeurera toujours pour

I. Le litre, octroyé à D. Francisco Javierdel Arco, doyen do la R. Audiencia de Gontratacion de Indias, date de 1757.

LE c< TEATRO ESPA^OL )) DE J.-N. BOHL 3oi

elle le souvenir d'un monde de fées. » Les autres s'étaient aussi mariées : (( Aurore vit très heureuse à Cadix avec un excellent mari et une petite fille de quatre ans. Angèle vivait en France fort agréablement avec son mari, et sa santé s'était fortifiée. A la révolution de juillet, ce mari a été destitué par ses sous-officiers ; il se trouve maintenant à Paris et espère regagner son emploi, tandis que sa femme vit avec nous en attendant que le sort de son colonel ^ se décide. )) Lui-même continue à explorer la vieille littérature castillane ; après la Floresla de rimas antiguas castellanas imprimée à Hambourg, de 1821 à 1825, sous la surveillance de son ami Julius (et dont une seconde édition des deux premières parties porte les dates de 1827 et i843, alors que la troisième partie ne fut jamais, que je sache, réimprimée), il réunit les éléments de son Teatro espafïol anterior a Lope de Vega, qui parut également à Hambourg, en 1882. Puis il éprouve la douce satisfaction de voir sa fille aînée, qu'il avait depuis longtemps initiée à ses travaux

I. Gabriel-Henry Chàtry de la Fosse, né à Gaen le i3 juillet 1779. Engagé en 1800 au g® dragons, il fit plusieurs campagnes de TËmpire, notamment la campagne d'Espagne en 1808. En i83o, il commandait le i3^ chasseurs, où éclata une révolte qui fut attribuée à son extrême sévérité. Admis à la retraite avec le grade de général en i848, il mourut, je crois, dans cette même année.

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et dont il cultivait soigneusement le goût, s'éprendre à son tour aussi de la littérature d'imagination et s'essayer dans une nouvelle de mœurs espagnoles qu elle voulut écrire en allemand, et dont il importe de dire quelques mots, les biographes, de Fernân Caballero ne l'ayant mentionnée qu'en passant ^

Ce premier ouvrage de notre Allemande espagnolisée, envoyé par son père en septembre i833, à Hambourg, ne fut présenté au public que sept ^ns plus tard, dans le numéro du i5 août i84o •des Literarische und Kriiische Blàtter der Bôrsen- Halle, où il occupe les pages 787 à 7^3.

En voici exactement le titre :

Sola

oder

Wahrheit und Schein

Eine spanische Erzâhlung

Von einer in Deutschland erzogenen Spanierin

Sevilla 18332.

I. D. Fernando De Gabriel dit que cette nouvelle « écrite par -elle en allemand, en i83i, fut publiée à Hambourg sous le titre de Sola » {Ultimas producciones de Fernan Caballero , p. xix). Il n'y a ici d'inexact que la date: i83i, au lieu de i833 ; mais M. Asensio aggrave un peu l'erreur en disant que la nouvelle « fut imprimée à Hambourg en i83i ». (06ras complétas de Fernân Caballero. Novelas^ t. I. p. 75.)

a. Je dois la connaissance de ce début de Fernân Caballero à l'obligeance du D** Franz Ejssenbardt, qui a bien voulu me |)rêler le volume des Literarische Blâtter où il a été inséré.

LA PREMIÈRE NOUVELLE DE F. CABALLERO 3o3

Une noie de la rédaction placée sous ce titre nous informe de ce qui suit : « L'auteur de celte nouvelle est une Espagnole de qualité qui a été élevée en Allemagne. Il aurajt été bien facile à la rédaction de débarrasser la langue si vivante de ce morceau de quelques solécismes ; mais ce que. la nouvelle eût ainsi gagné en correction, elle Teût perdu doublement par ce que nous lui aurions ôté de fraîcheur dans l'exposition, de vie et de naïveté. Il nous a donc paru préférable <le rimprimer telle qu'elle nous a été envoyée. » En effet, il n'est pas besoin d'être un grand olerc pour noter dans le style de la nouvelle de nombreuses impropriétés, que n'eût certainement pas commises Jean-Nicolas Bohl, preuve qu'elle ne passa point par sa censure, ou tout au moins qu'il ne jugea pas à propos de la corriger, préférant laisser à sa fille le mérite d'avoir réussi toute seule à marquer ce trait d'union entre les deux pays, à écrire des (( choses d'Espagne » en langue allemande.

Le nom de Sola, comme nous en avertit une note à la fin de la nouvelle, est l'abréviation de Soledad, « nom fréquent en Espagne, car il est une des advocations de la Vierge ». Ici, il s'applique à une malheureuse créature, fruit des amours coupables et clandestines d'une jeune fille de qualité et d'un officier pauvre. Inès de

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Luna, qui s'est laissée séduire, joint à l'orgueil invétéré de sa race un cœur sec et dur. Pour ne pas déroger et par crainte d'avouer sa faute, jamais elle ne consentira à permettre que Garcia demande sa main. Aux reproches de son amant, qui la supplie de ne pas vouer à l'abandon et à l'infamie le gage de leur amour, elle répond froidement qu'il s'en charge. Garcia se retire désespéré et meurt peu de temps après. Nous retrouvons Sola dans une sorte de caravansérail de Séville, dont l'une des pensionnaires, pour gagner les quelques piastres qu'on donne à celles qui élèvent des orphelins, a été la prendre aux enfants trouvés. Injuriée, battue, soumise aux plus mauvais traitements et exposée aux plus mauvais exemples, Sola amasse de terribles rancunes et se pervertit ; elle nous apparaît, quelques années plus tard, en fille, fille de bas étage, effrontée, gouailleuse et disputant quelque amant de rencontre à une autre femme de son espèce. Celle-ci se venge et l'infortunée Sola est trouvée un matin à l'entrée d'une ruelle borgne mortellement blessée d'un coup de poignard.

Elle meurt, après qu'un prêtre lui a apporté quelques consolations ; l'alcalde alors fait porter le cadavre devant la prison publique, dans la pensée que quelqu'un viendra le reconnaître. A ce moment passe un carrosse, celui, bien en-

INFLUENCE d'eUGÈNE SUE 3o5

tendu, de Tancienne Inès devenue marquise de Santa Fé : « Voyez, dit-elle à ses filles en apercevant le cadavre de la prostituée, voyez le résultat des mauvaises mœurs ; ne vous plaignez donc plus de la sévérité avec laquelle je vous élève : la responsabilité des parents est immense ! Si cette malheureuse avait eu une mère plus attentive, elle ne serait pas là, démonstration palpable des conséquences du crime. » Puis elle ordonne au cocher de continuer et de s'éloigner de cet affreux spectacle ; elle-même détourne ses regards avec horreur et dégoût. Et pourtant... <( ce sang, ce crime, cet abandon, cette mort pesaient sur cette tête altière ; car elle était sa mère! »

On retrouve là le ton et les procédés du roman-feuilleton de l'époque, des romans français qui devaient être la lecture habituelle de Cécile. Ne se met-elle pas, d'ailleurs, sous la protection d'Eugène Sue, dont le passage suivant sert d'épigraphe à sa nouvelle ? « J'ai toujours été convaincu qu'il y avait une autre logique à suivre que celle des drames et des romans, où d'ordinaire l'auteur anticipe sur la justice divine et paie largement ici-bas, chacun selon ses œuvres, inutilisant ainsi l'espoir ou la crainte des joies et des peines éternelles promises après la mort, en arrêtant le compte du bon et du méchant sur

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terre, en parodiant dans ce monde un ciel et ua enfer, qu'il peuple à son gré. Et j'ai vu là une profanation de cette haute pensée du christianisme, qui considère cette vie comme une épreuve, comme un problème, dont il appartient à Dieu seul de donner la solution exacte. »

Toutefois, à côté du drame trop sommaire et trop noir, du romanesque un peu puéril, se révèlent dans ce petit écrit des quaUtés descrip- ^tives et une tentative de reproduire la réalité qui annoncent le talent caractéristique du futur FernânCaballero. La peinture du caravansérail de la Puerta del Osario où est martyrisée Sola, un de ces gallineros ou corroies de vecinos sévillans où grouille, dans une inquiétante promiscuité, tout un monde de petits métiers, de miséreux et de truands, a beaucoup d'entrain: Luis Montoto a donné depuis plus de détails et décrit plus minutieusement et en observateur érudit ces ruches humaines \ mais Cécile les avait déjà fait voir et en avait bien reproduit la vraie couleur. Et dans ce cadre, elle sait déjà placer quelques-uns de ces cuenios dont elle tirera si grand parti plus tard, entre autres une bonne histoire de cuernos, que voici :

L'alcalde d'un village qui devait recevoir un infant de I. El Folk-lore andalaz, Séville, i882-83, p. iiS et suiv.

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