MORT DU SECOND MARI
Castille se trouvait dai;is un grand embarras. Pour le fêter comme il convenait, le brave homme eut Tidée d'ériger à Tentrée du village un arc de triomphe, bien que rinfant fut de sa nature aussi pacifique qu'un bœuf de Iftbour. Malheureusement, on ne trouvait rien dans le village qui pût servir à ériger l'édifice : point d'arbre à une lieue à la ronde, point de planches, ni de cordes, ni de couleurs, ni de peintres. Alors, dans sa grande perplexité, il lui vint une idée lumineuse. « Mes bons amis », dit-il aux commissaires de la fête, lesquels étaient le boucher et un ânier, « l'abattoir est plein d'une quantité de cornes ; nous allons en fabriquer l'arc de triomphe. » Aussitôt dit, aussitôt fait, et il en résulta vraiment une belle mosaïque de cornes édifiée avec grand art. Ces cornes regardaient en haut, regardaient en bas, regardaient à gauche et regardaient à droite ; elle vous insultaient, elles vous terrifiaient. Les hommes les contemplaient la bouche ouverte ; les femmes s'en ofiensaient. Mais quand l'infant arriva, il se mit à rire de tout son cœur et demanda à l'alcalde qui avait eu cette idée originale. L'alcalde, flatté et tout joyeux, lui répondit, montrant d'abord l'arc, puis son front : « Altesse, tout cela s'est trouvé là. »
Deux ans à peine après cette modeste et assez heureuse tentative de montrer l'Andalousie, ses gens et ses mœurs au public du Nord, le malheur s'abattait de nouveau sur la jeune femme. Presque coup sur coup, elle perdait son second mari et son père. La mort du premier affecta même sa santé : « Notre chère Cécile est veuve pour la seconde fois depuis un an, » écrit Bôhl le 20 mars i836, « la mort de son bon mari a
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gravement altéré sa santé. Elle pense bientôt entreprendre un voyage et accompagner sa sœur, la générale de La Fosse, à Paris. Comme je voudrais me joindre à elles ! » Le souhait ne devait pas être exaucé : l'excellent homme mourait quelques mois plus tard, le 9 novembre i836, au Puerto de Santa Maria. Quel chagrin intense et profond pour sa fille, qui perdait en lui non seulement le meilleur des pères, mais son tuteur spirituel, une âme élevée et droite, une intelligence cultivée, vigoureuse, nourrie vraiment de la meilleure substance et sachant la faire fructifier ! Le culte qu'elle garda toute sa vie pour la mémoire de ce père et qui apparaît souvent dans sa correspondance montre combien déchirante dut être la séparation et quel vide elle causa dans la famille d'Espagne, réduite aux deux filles, Cécile et Aurore, et à la mère, qui ne survécut que deux ans à son mari. Je ne dirai rien maintenant du troisième mariage de Cécile, car j'aurai l'occasion d'en parler en analysant sa correspondance avec Latour ; mais il me semble utile ici, après ce rapide aperçu biographique tiré essentiellement de sources d'information allemandes, de rechercher, si possible, comment s'est formée la personnalité morale et littéraire de Fernân Caballero, jusqu'à quel point l'on peut discerner, et l'action des races qui se sont
ORIGINES INTELLECTUELLES SoQ
mêlées chez elle, sans se confondre tout à fait, et les influences de Téducalion et du milieu.
Ce que lui a donné l'Allemagne, par son père, appartient d'abord au domaine du sentiment :
c'est la poésie, la poésie intime et profonde de la race germanique dont elle est imprégnée et qui se glisse peu ou prou dans tout ce qu'elle écrit, romans ou lettres ; et j'ajouterai le sens, le flair de la poésie partout où elle existe à l'état latent, qui lui a permis pour ainsi dire de la retrouver, de la faire jaillir là où l'on ne se doutait guère qu'il y en eût : un lointain souvenir de la Feenwelt dont parlait Bôhl vit toujours en elle, et les ondines du Schvs'eriner-See chantent encore doucement au fond de son cœur. Mais il y a plus : Tordre, le sens pratique, la bonne méthode dans la conduite de la vie, et ce bel équilibre de ses facultés qui l'empêche de trop extravaguer, comme le feraient d'autres femmes, quand certaines passions l'agitent, voilà des traits qui peuvent se réclamer de l'origine allemande et de la discipline paternelle. L'Espagne, en revanche, se montre dans sa piété si vive, sa foi brûlante, son catholicisme si intense, dans la haine aussi qu'elle a vouée, non pas du tout à la France, qu'elle aime au contraire et admire, mais aux Français de Napoléon, à Napoléon luimême, qu'elle déteste à la fois comme Aile-
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mande et comme Espagnole, et en tant que fille de celle qui avait eu à endurer le joug de l'envahisseur*. En ce qui concerne toutefois ses sentiments religieux, il me semble que l'Espagne n'est pas seule responsable. Il y a dans son eatholicisme quelque chose de doctrinaire et de batailleur, qui trahit une lutte ou le souvenir d'une lutte ; elle a dû penser souvent à la conversion de son père, cette victoire remportée sur riiérésie, à laquelle les femmes de la famille pouvaient bien croire qu'elles avaient contribué. Et qui sait si sa mère, dans sa jeunesse en Angleterre, n'avait pas eu à souflWr aussi du contact des protestants.^ Sans compter qu'elle s'est beaucoup inspirée de nos polémistes et doctrinaires français, de Bonald entre autres. Tout cela fait de sa religion quelque chose de plus complexe que le catholicisme ingénu des trois quarts des Espagnols, si tranquillement convaincus de l'excellence de leur foi qu'ils n'éprouvent pas le besoin de la défendre, qu'ils n'éprouvent surtout pas celui d'attaquer les autres croyances. Reste maintenant la France, qui a
I. Mrae Bôhl, en 1810, fut surprise à Chiclaiia par un détaehement français. D'après son mari, elle n*eut guère à souffrir de cet incident, le général qui logeait chez elle s'étant montré fort courtois ; mais, ajoute -t-il, « ses sentiments patriotiques sont si exaspérés qu'elle voudrait se voir à cent lieues de l'Espagne. »