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RELATIONS AVEC LATOUR

TAngleterre et plus que tout la propagande protestante fomentée en Espagne par cette puissance a rejailli sur la littérature anglaise et Ta rendue à ses yeux suspecte. De Tltalie, elle aurait dû au moins goûter les écrivains catholiques modernes, par exemple Manzoni ; mais la langue Tarrête, cette polyglotte, quelque étrange que cela paraisse, ne lisait pas l'italien !

Quoi qu'il en soit, cette femme, remarquablement douée par la nature, dressée par une éducation très supérieure à celle des femmes espagnoles de son milieu, instruite aussi par une expérience assez complète et parfois cruelle de la vie, peut se risquer à écrire. Elle est armée, elle ne manquera pas de sujets ; si elle a senti fortement, si elle sait voir, le passé et le présent lui fourniront ample matière à des récits capables d'intéresser ou d'émouvoir, et si, d'autre part, l'art ou le métier ne reste pas trop au-dessous de l'inspiration, la gloire l'attend et l'Espagne moderne comptera un grand romancier. Je ne voudrais pas décider en ce lieu si Fernân Caba- Uero a vraiment conquis cette place à laquelle il semble qu'elle pouvait prétendre ; je préfère de beaucoup la laisser se décrire elle-même et se révéler à nous sous les divers aspects de sa nature de femme et d'écrivain.

La correspondance de Fernân Caballero avec

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Antoine de Latour embrasse une période de vingt années (i-856-i 876) : très active et suivie jusqu'en 1868, cette correspondance se ralentit après la révolution de septembre et en raison des événements politiques qui troublèrent la vie <ics deux écrivains. Tout contribuait à rapprocher rEspagnole du Français : les fonctions de M. de Latour auprès du duc de Montpensier, qui le rendaient rintermédiaire obligé entre la petite cour du palais de San Telmo et le monde extérieur ; l'amour, le dévouement que chacun d'eux témoignait à cette branche d'Orléans-Bourbon de la famille royale d'Espagne, puis une grande communauté de sentiments et d'idées sur beaucoup de questions essentielles politiques, sociales, religieuses et littéraires. Avec une Espagnole pur sang, peut-être Latour se serait-il moins bien entendu, mais ce qu'il y avait encore de cosmopolite ou d'exotique chez Cécile Bôhl facilita beaucoup leurs relations et établit des points de contact par où leurs natures, assez différentes d'ailleurs, se rejoignirent. Catholiques et royalistes, ils l'étaient tous deux, mais Antoine de Latour tempérait, par son libéralisme de bon aloi, ce qu'il y avait de trop entier et de trop fougueux dans les credo de son amie, et celle-ci, sans précisément lui faire de concessions, subissait cependant cette influence modératrice. Eu

LES AMIS ESPAG^OLS 3l5

littérature, par contre, ils marchaient en parfait accord. Poètes, chacun à sa façon, puisque décile ne versifia jamais, ils aiment le même genre de poésie, celle des romantiques catholiques ; enthousiastes et vibrants, ils s'intéressent surtout à la littérature romanesque et passionnelle, même quand elle s'égare, même quand ils la jugent coupable et dangereuse. Avec son goût «ûr, nourri par de bonnes études et les relations qu'il entretenait avec beaucoup de nos meilleurs écrivains, La tour, esprit plus ouvert que vigoureux, plus souple et délicat qu'original, se prêtait donc fort bien à devenir le conseiller littéraire, le guide et comme l'imprésario d'une femme auteur, qui désirait, non pas tant par vanité que poussée par la noble ambition de réhabiliter son pays, se produire sur un plus grand théâtre, atteindre par la France le public -européen. Et c'est bien là ce qu'il fut pendant ces vingt années. Si Cécile s'en rapporte à ses amis espagnols, les Fermîn Apezechea, les Fernândez Espino, les De Gabriel et les Cavanilles, et les consulte sur divers détails de forme, sur les côtés en quelque sorte extérieurs ou accessoires de sa littérature, elle aime à en discuter avec Latour les intentions, le fond même, elle aime -à recueillir son avis et ses jugements sur la réussite de ses desseins, elle le prend pour confident

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des entraves qu'elle s'impose volontairement et qui ne lui permettent pas de tirer de certaines situations tout ce qu'elles comportent ; elle va môme jusqu'à dire un jour que La tour seul s'intéresse vraiment à ce qu'elle fait : (( Solo, solo su mari do de V., » écrit-elle à M"* Fanny de Latour, « se interesa real é inteligen te mente en lo que yo escribo, y preciso es ser escritor para poder graduar a que punto esto se agradece ». Amitié et confiance réciproques, qui pendant celte longue liaison ne faiblirent jamais ; bel exemple d'une intimité où le cœur trouva autant de satisfaction que l'esprit, et à laquelle, il importe de le rappeler, M"* Fanny de Latour eut une part considérable, car Fernân Caballero témoigna toujours à la média naranja de son ami l'affection la plus vive et la plus tendre.

Pour donner une idée de la richesse et de rextrême variété de ce commerce épistolaire, il convient d'en grouper les informations sous quelques rubriques. J'indiquerai donc successivement ce qu'on y peut apprendre sur les origines et certains incidents de la vie de Fernân Caballero ; sur les formes multiples qu'elle sut donner à cet impérieux besoin d'agir qui l'anima constamment ; sur ses travaux littéraires et tout ce qui s'y rapporte, éclaircissements, discussions, récriminations ; sur ses rapports avec

LE SANG ALLEMAND DE FERNÂN Siy

quelques écrivains de son temps, ses émules ou ses critiques ; sur ses opinions enfin , ses amitiés et ses antipathies. D'autres choses seront omises, les détails de la politique espagnole, notamment, qui, comme bien Ton pense, tiennent assez de place dans ces lettres, puis tout ce qu'elle raconte de ses relations avec les ducs de Montpensier, surtout avec l'infante Maria Luisa, pour laquelle elle professait un véritable culte, en un mot, la chronique de San Telmo, curieuse à coup sûr et pleine de jolis traits, mais que seuls des Sévillans qui furent mêlés à ce inonde disparu seraient capables d'apprécier à sa juste valeur.

A plusieurs reprises, celle que, pour simplifier, j'appellerai désormais Fernân\ a été amenée à parler de ses antécédents de famille, de sa naissance et de son père, soit pour documenter son ami, qui prenait un si vif plaisir à parler d'elle dans nos revues, soit pour réfuter des erreurs commises par ses traducteurs ou certains essayistes. Ses adversaires politiques surtout ne manquaient pas, pour atténuer l'efiet de ses écrits dans un pays où le sentiment national est

I. Personne, à ma connaissance, n'a expliqué pour quel molif Cécile a choisi comme pseudonyme ce nom de Fernân Gaballero, qui est celui d'une petite localité de la province de Giudad Real dans la Manche.

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si chatouilleux, de souligner son origine allemande. Cette manœuvre l'irritait etunjourelle demanda à Latour d'y couper court ; il ne s'agit, lui dit-elle, que de supprimer, dans un prologue qu'il écrivait pour Tune de ses nouvelles, « deux mots sans intérêt et qui font allusion à mon sang allemand ». Et elle s'explique à ce propos en toute franchise :

Aunque, como Ceci lia, mucho me honro de ello, como Fernan lo siento, porque desprestigia y aminora cl espanolismo y lo genuino de mis escritos. Ya el baron Wolf, con referencia à V., dice que pertenezco a Alemania. Los libérales de aqui, que me rechazan, me negaran el derccho de ciudadania en mi querida Espana, y uno de mis traductores habiendo leido lo que V. y Wolf han escrito, saca una biografîa de mi padre, contando que ha sido educado por el famoso Campe y que es el Juanito del Robinson (y esto es cierto), pero en seguida pone una biograûa mia apocrifa, inventada, diciendo que he pasado mi vida casi toda en Brunswik (donde nunca heestado) y miles disparates*!

Sur le dernier point, le séjour en Brunswick, sa mémoire, nous l'avons vu, ne l'a pas exactement servie : le reste dit fort bien pourquoi cette origine allemande, dont elle ne tirait personnel-

I . Dans mes citations, je respecte Torthographe de Fernan, qui n'est pas des plus académiques ; par exemple, elle écrit quelquefois s pour c ou r, à Tandalouse. Son accentuation laisse aussi à désirer; je l'ai un peu régularisée, sans m'astreindre cependant à toutes les règles actuelles.

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