SOURCE PRINCIPALE DU DRAME
d'intrigue, l'ambition et la cupidité qui vont jusqu'à la trahison et au crime, chez les oncles et les grands vassaux de la couronne ; le désordre effrayant de la vie publique, la misère croissante du peuple pressuré par les agents royaux et malmené par les grands, l'abandon de la culture du sol, l'insécurité des routes et le développement du brigandage \ la révolte des villes qui s'organisent en confraternités (hermandades' : que de choses dans cette histoire de sept années propres à émouvoir des Espagnols, que de sujets dignes d'exciter leur intérêt, d'exalter leur loyalisme !
Ces sujets, la matière de son drame, Tîrso les avait sous la main, il les trouvait réunis dans la chronique du règne de Ferdinand IV :
la Cronica del muy valeroso rey don Fernando, visnieto del santo rey don Fernando que gano a
I. Voici en quels termes un contemporain décrit cette anarchie : a Tune, proh dolor I mercator vel alius quivis bonus per Castellam nullatenus discurrebat, tune pastor in agris armenta non custodiebat, tune bos terram vomere non scindebat, set loca déserta manebant, berbosc vie sole degebant, in quibus plures lepores quam pecora discurrebant, et quasi non aliud nisi cèdes, rapinas et spolia homines sapiebant. M ulti quoque qui quondam artificio vel terrarum cultura cotidianum victum sibi querere consueverant, facti nunc armigeri quoscumque poterant predadantur, furabantur, loca incendio concremabant et jam non parcebatur loco sacro, sexui nec etati vel ordini. » (Jofré de Loaisa, Chronique des rois de Castille, § 67 ; dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. LIX, p. 363.)
3o II. « LA PRUDENCE CHEZ LA FEMME ))
Sevillà, nietodel rey don Alonso que fae par de emp&rador e hizo el lihro de las Siete Partidas. y fae hijo del rey don Sancho el Bravo, imprimée à Valladolid en i55/i, en même teoips que les chroniques d'Alpli©nse X et de Sanche IV. Très détaillée, pleine de petits faits, de renseignements variés sur les personnes et les choses, cette chronique, à la première lecture, donne l'impression d'un fouillis inextricable ; Fauteur suit le cours des événements d'une des périodes les plus troublées de l'histoire d'Espagne et les raconte en homme de son temps, c'est-à-dire sans se préoccuper le moins du monde de mesurer à leur importance relative la place qu'il leur consacre : tout s'y trouve narré sur le même ton, avec la même minutie. Il en résulte que l'on se perd vite dans toutes ces menées des ennemis du jeune roi, dans leurs entrevues, leurs négociations, leurs conspirations : une attention soutenue est nécessaire pour dégager dans ce chaos les points essentiels ; même la personnalité de la reine, qui devrait dominer le récit, s'y éclipse par moments.
Tirso a lu la chronique royale en artiste ;
avec son tact exercé, il y a tout de suite démêlé
ce qui pouvait lui servir, il y a choisi les passages
à effet dramatique, il a vu ce qu'il fallait n'y
.point prendre. D'abord, il a simplifié les don-
LA HEINE MARIE DE HfOLlNA 3l
nées historiques beaucoup trop compliquées et maladroitement délayées par T historiographe ; il a réduit au strict nécessaire le nombre des principaux acteurs ; il a ramené à l'emploi de comparses certains personnages qui dans l'histoire occupent le premier plan, mais qui ici auraient embarrassé et ralenti l'action ; enfin, il n'a inventé de nouveaux rôles que dans la mesure où il s'y sentait contraint par les lois de la comedianueva\ par la nécessité inéluctable, dans une pièce populaire et patriotique, d'opposer des bons aux méchants, des loyaux aux traîtres, par le besoin aussi qui le pressait toujours de mêler le plaisant au sévère, d'introduire dans le drame tragique des parties de comédie et surtout des prétextes à dépenser sa verve satirique.
La reine Marie de Tirso est bien la reine de l'histoire, ou tout au moins de la chronique, qui fournissait au poète tout ce qu'il pouvait désirer, et au delà, pour composer le personnage de la mère, de la veuve, de la gouvernante. Il n'y a introduit que quelques détails accessoires qui n'altèrent en rien la physionomie générante de la noble reyna, telle qu'elle
I. Cette expression, pour désigner le genre dramatique inau* guré par Lope, est de Tirso de Molina lui-même dans Texamen du Vergonzoso enpalacio, inséré dans ses Cigarrales de Toledo.
nous apparaît chez le chroniqueur du moyen âge : beau mélange de fermeté, de vaillance et de prudence avisée. De même le jeune roi, dont la figure plus effacée reste assez indécise chez l'historien du xiv* siècle, n'accuse rien ici qui démente Tidée que Ton peut se faire de ce prince mort trop jeune pour avoir réussi à marquer son règne d'une empreinte significative. Contrairement à l'histoire, ïirso ne donne que trois ans à Ferdinand IV, à son avènement, alors qu'il en avait dix. Sans doute il a prétendu accentuer la différence entre le roi enfant des deux premiers actes et le roi jeune homme et aspirant à l'indépendance du troisième. Mais l'écart semble trop grand. A trois ans, les rois, quelque précoces qu'on se les imagine, ne tiennent pas un langage comme celui que le Ferdinand de Tirso tient à sa mère au premier acte et ne brandissent pas le glaive.
Les oncles répondent en général dans le drame de Tirso à ce que nous savons par la chronique de leurs agissements pendant la minorité et les premières années qui la suivirent. Le poète me paraît avoir bien saisi la figure si curieuse du grand-oncle D. Enrique : prince doué certainement d'aptitudes peu communes, capable de tenir un premier rôle et qui n'aboutit jamais qu'à jouer le personnage d'un mécontent et
L*INFANT DON ENtllQUÈ 33
d'un brouillon. Gran boUiciador, le nomme la chronique *, et répithèle ne lui sied pas mal. En lutte avec son frère Alphonse le Savant, il chercha un appui auprès de Henri III d'Angleterre, entra au service du roi de Tunis, puis intervint dans les affaires d'Italie en prenant parti pour Charles d'Anjou. Trompé parce dernier et déçu dans ses projets ambitieux, — il comptait épouser la veuve de Manfred, Hélène, fille du despote d'Epirc, et arriver par là à se tailler un empire en Orient — il passa aux Gibelins, fut élu sénateur de Rome et jouit pendant un temps de toute la faveur de Clément IV, qui voulait se servir de lui pour contre-balancer le pouvoir trop envahissant de Charles. La bataille de Tagliacozzo (28 août 1268) arrêta net la brillante fortune du prince. Prisonnier pendant prè| de vingt-cinq ans de Charles P'^et de Charles II, il ne fut rendu à la liberté qu'en 1294 ^. L'Italie ne lui avait pas réussi. Il regagna l'Espagne, où il pensa trouver une compensation à tant d'années si lamentablement perdues. La
I. Crônica de D. Fernando I\\ fol. III (R. p. g^ 6.). Mes citations de la chronique du roi Ferdinand se réfèrent à l'édition de Yalladolid, i554, la seule que Tirso ait connue; mais j'ajoute entre parenthèses des renvois à l'édition des Crônicas de los reyes de Caslilla de la Biblioteca Rivadeneyra (R =- Rivadeneyra).
a. La période italienne de la vie de l'infant Henri a été racontée par Giuseppe del Giudice, Don Arrigo infante di CastigUa, Naples, 1875.
Morel-Fatio. III. — 3
mort de Sanche IV en 1296 lui ouvrait une nouvelle carrière ; il put croire un instant qu'il allait enfin devenir ce qu'il avait rêvé toute sa vie : le chef d'un Etat. Mais de gros obstacles se dressèrent aussitôt devant lui ; avec la reinemère surtout, il eut trop à compter. Nommé tuteur du jeune roi et pourvu de la « garde » du royaume, il prit en effet la première place dans le gouvernement ; mais la méfiance fort justifiée de Marie de Molina, d'une part, qui avec une attention clairvoyante surveillait et contrôlait ses actes, puis la jalousie haineuse de l'autre oncle, D. Juan, et des grands vassaux, Haro ou Lara, qui voulaient aussi exploiter à leur profit une situation si favorable à toutes sortes d'entreprises, empêchèrent toujours cet agitateur impénitent d'imposer son autorité et de diriger seul la politique du royaume. Un trait le distingue entre tous : ce prince, un précurseur, comprenait le pouvoir de l'argent. Il le comprit de bonne heure et sut se servir des sommes qu'il avait accumulées chez des banquiers génois pour prendre pied en Italie : ces sommes prêtées à Charles d'Anjou et non remboursées par ce souverain causèrent la rupture entre les deux princes et jetèrent Henri dans le parti gibelin. Avec l'âge, cette soif de richesses augmenta : le vieux condottiere rentré en Espagne, — il