PLAINTES CONTRE SES TRADUCTEURS 35 J
du ton et la sténographie pour ainsi dire du langage courant, chez Fernân, rendent presque impossible l'exacte transposition de ses romans dans une langue étrangère, quelle qu'elle soit, et je ne crois pas, bien qu'elle le laisse entendre, que les traducteurs allemands aient beaucoup mieux réussi que les nôtres. Il faudrait souvent recomposer, récrire, quitte à ne garder que peu de chose de la saveur du terroir. A la réflexion, -elle-même se rend compte de la tâche si ardue qu'elle prépare à ses interprètes et discerne bien les causes qui font qu'une grande partie de son oeuvre reste inaccessible aux étrangers sans contact avec la vie et les mœurs espagnoles.
Il me seroit pénible et difficile de vous dire mon opinion sur la traduction de M. A. Marchais de LAgrimas, D'un côté, la reconnaissance pour quiconque se donne la peine de nous traduire me feroit passer à mes propres yeux comme une ingrate si je m'en plaignois ; de l'autre, il est dur de se voir mal comprise, corrigée au gré des traducteurs, de vous voir passable et comme il faut en espagnol, et vous voir mauvaise, commune, presque grossière en français. Je conçois combien l'esprit, le langage et les manières de parler des différents peuples peut y contribuer, mais c'est là que doit être le tact d'un hdn traducteur. Les dialogues des jeunes gens, qui sont ici parfaitement exacts, sont beaucoup trop naïfs pour la France, où ils sont absurdes et semblent plutôt des dialogues de petits écoliers. Pour les lettres qui sont à la fin du volume..., n'en parlons pas; il est vrai qu'elles sont intraduisibles.
358 IX. FERNiN GABALLERO
La révolution de septembre 1868 fut pour Fernân Caballero un cataclysme matériel et moral. Non seulement cette femme parvenue à un âge avancé perdait quelques-uns de ses moyens d'existence, entre autres cette demeure de rAlcâzar, don de la munificence royale, le cher asile où elle avait réussi à retrouver un peu de paix et de bonheur ; elle perdait encore, ce qui lui fut sans doute plus sensible, toute confiance dans l'avenir du pays dont elle avait tant travaillé à refaire les traditions, et puis beaucoup d'autres illusions qui l'avaient aidée jusqu'alors à supporter la vie. A partir de la date fatale, sa correspondance s'assombrit ; elle ne voit plus autour d'elle que le mal, la révolte, l'impiété ; elle n'entend plus que les clameurs d'une populace débridée et insultante. Tout ce qu'elle aimait et respectait se désagrège et s'effondre ; ses deux dogmes, la royauté et le culte catholique, participent à la même ruine ; le séjour même à Séville, ce Séville, théâtre de sa réputation littéraire, lui devient odieux. Elle a des mots terribles, qui ont dû lui coûter à écrire, mais qui reflètent exactement le fond de sa pensée : (( Sepa V. que he perdido todo mi espanoHsmo ; esta nacion ha degenerado hasta la infamia de un renegado... No creo que baya Uegado nacion alguna a la degradacion moral que ha
LA RÉVOLUTION ET CASTELAR SBg
llegado esta ! » Elle n'avait pas, au surplus, attendu Tévénement pour signaler le danger ; dès i858, cette nouvelle Cassandre prophétisait la chute de la monarchie, la destruction de tous les principes qui étayent l'ordre politique et moral: « Aqui se juega con fuego y nos abrasaremos.
Pais desgraciado en que no hay sentimiento del deber, ni pudor, ni verguenza. » Et en 1861 : ce El pais se pierde miserablemente y por dias. Guando estén los Borbones sobre el trono de Francia, que sera pronto, iré d acabar mis dias a la dulce y santa sombra de las flores de lis .)) Parfois, elle reprend un peu de confiance : « Todo el mundo dice que se nos derrumba el edificio social ; nobstante, como veo que hace tanto tiempo que esa profecia se repile sin tener efecto, yo espero que este viejo techo esta tan bien construido que, aunque con goteras progresistas y democratas, y puntales moderados, nos seguirâ todavia cobijando. » Puis elle retombe bientôt dans le découragement, dans de sombres inquiétudes. On conçoit qu'un tel état d'âme ne la rendît pas très juste envers ceux qui ne partageaient pas ses appréhensions, ou qui défendaient publiquement des idées opposées aux siennes. Castelar, par exemple, l'horripile . Elle cite à son ami un mot de Cavanilles sur le fameux tribun : « Castelar es un canario,
36o IX. FERNXn GABA.LLERO
que no sabe lo que canta : » elle raille sa philosophie allemande mal digérée : « la (ilosofia aiemana medio traducida en los interminables discursos del facil Castelar ; » elle rapporte un mol drôle d'un journaliste: « Dice este orador que la repùbUca habrà pasado por Espafia como un meteoro, a lo que le contesta un periôdico : no habrâ pasado como un meteoro, sino como un sacaoro; y yo digo como un simoun. Pobre Espanal » Si peu haineuse que fût Fernân, il arrive pourtant (bien rarement) que la passion politique l'égaré, la pousse hors des gonds. Il n'y a, à vrai dire, qu'un mot de trop dans cette correspondance, mais il y est, et, pour comble de malheur, il s'adresse à une femme, une souveraine de naissance espagnole, que ses malheurs ont mis depuis à l'abri de tout outrage. Ce jour-là Fernân a manqué de ce tact qu'elle prisait tant, mais c'est la seule fois.
Lors de nos désastres à nous, qui l'atteignaient aussi puisqu'ils attristaient profondément son ami rentré alors en France, Fernân hésite d'abord un peu entre sa joie de voir tomber l'Empire, qu'elle détestait pour bien des raisons, et le chagrin très sincère qu'elle ressent de la déchéance delà France, d'un pays catholique succombant sous les coups d'une puissance protestante et d'un pays envers lequel elle avait contracté une
JEANNE d'arc ET BISMARCK 36 1
grosse dette de reconnaissance. Puis, FEmpire
tombé, elle nous revient très franchement ;
prend part à nos malheurs, et d'une façon eflTec-
tive, recommandant, par exemple, à ses amis de
Hambourg des officiers français prisonniers ; elle
souhaite vivement notre relèvement et le pré-
AToit... pourvu que nous nous donnions aux
Bourbons. Rien, dans ces circonstances, ne
semble subsister chez elle des liens de famille
ou autres qui l'attachaient encore à l'Allemagne.
Son Allemagne, celle de son enfance, repose
dans le fond de ses souvenirs» et ne ressemble
guère à la déesse guerrière du jour. Elle citera
quelque couplet d'un Lied :
Wenn ich ein Vôglein wàr Und auch zwei Flûglein hâtt, Flôge ich zu Dir ;
elle traduira pour Latour un article de Ferdinand Wolf, son grand patron en pays de langue allemande ; mais c'est tout. Les héros de la nouvelle Germanie ne l'éblouissent nullement ; elle établit quelque part une comparaison entre Jeanne d'Arc et Bismarck, où celui-ci ne tient pas le bon bout : « Roguémosle (a Dios) que dépare otra sierva suya al Santo Pâtre amenazado por todas las fuerzas, hiel y astucias de la framasoneria y su gran preste Bismarck, gavilan que
ti6a IX. FERN.4N CABALLERO
vuela estendiendo su vista por las regiones bajas, sin levantarla nunca hacia el Cielo. »
Enfin, après sept années d'angoisses cruelles et de tristesses navrantes, qu'aggravèrent encore des chagrins de famille et les misères de l'âge, Fernan eut la joie suprême d'entendre les cloches de sa grande cathédrale sonner le retour du roi légitime. Son cœur d'Espagnole de la vieille roche, de royaliste impénitente déborda ce jour-là; clouée sur son lit par la fièvre, elle eut pourtant la force de se lever pour chanter son Te Deum à 4'ami absent, qui, elle le savait bien, partageait son bonheur :
Estoy aun tan debil que no puedo escribir, y lo siento» pues que de cosas lendria que decirle ! Todo este es obra milagrosa y no es menos milagroso que este Rey nino se comporte de manera de ganarse todos los corazones', aun eL de sus eneinigos. Dios y sus grandes antepasados le inspiran... Enfin el charlantin de Romero Robledo expresô lo que quizas la mayor parte de sus compaîieros pensaban, dlciendo : « Hemos traido un Rey dennasiado Rey. » Greian traer otro Amadeo, que no se apoyaba mas que sobre ellos, y no ven que el que ocupa el tronc de sus antepasados se apoya sobre su derecho y el bencplacito de toda la nacion.
Ce que je n'ai pas encore dit, mais ce qu'il faut dire, c'est combien cette correspondance renferme de poésie, d'élévation et de cœur, de nobles sentiments admirablement exprimés, de pensées d'une tendresse infinie, et aussi parfois.