‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 142 sur 161 · SCÈNE DÉCRITE PAR MANZOM · texte numérisé non relu

SCÈNE DÉCRITE PAR MANZOM

apaiser le peuple affolé par la disette. Ferrer, averti du danger que court le vicaire, et comptant sur la popularité qu'il s'est acquise par ses mesures arbitraires mais profitables au plus grand nombre, arrive pour le délivrer ; en bomme qui sait son métier et connaît Tâme des foules, il se donne Tair d'épouser la querelle des forcenés qui occupent la place, il feint de leur donner raison pour qu'ils le laissent passer. 11 vient, déclare-t-il à baute voix, arrêter de ses mains le délinquant ; il faut que justice soit faite, rien de plus naturel, mais qu'on lui permette d'exécuter son dessein, etc. L'important, se dit-il, est d'entrer dans la maison, d'en faire sortir le vicaire, de l'emmener; après, on verra.

La foule, bouleuse et partagée dans ses sentiments, — les uns favorables au magistrat qui veut le pain à bon marcbé, les autres hostiles à toute autorité quelle qu'elle soit, — s'écarte cependant et permet au chancelier d'avancer. Du fond de son carrosse, le vieux Ferrer, par ses gestes et par ses paroles, qu'on n'entend guère au milieu du vacarme, s'efforce à la fois de calmer les plus mauvaises têtes, en annonçant qu'il vient prendre le vicaire, et de diriger son cocher, ■de l'empêcher de commettre quelque maladresse •en poussant ses chevaux à travers cette cohue. Etourdi et comme suffoqué par le fracas de tant

38o X. l'espagnol de IIANZONI

de voix qui lui crient aux oreilles, et par les regards irrités que tous ces gens dardent sur lui, Ferrer se renfonce dans son carrosse, enfle ses joues et souffle, en se disant à part soi : ce Por mi vida, que de gente ! »

Por mi vida sonne faux ; ce serait, en tout cas, Por vida mia, en admettant que Ferrer eût choisi cette variété du riche répertoire des jurons espagnols ; les porvidas — puisque la formule est mSme devenue le nom commun de toute une série d'imprécations — tiennent, assurément, une belle place à côté des votos, tacos, reniegos etpesias, dont les Espagnols de l'ancien temps ont émaillé leurs discours ; je me demande, toutefois, si c'est bien là l'exclamation qui, en cette occurrence, a dû échapper au chancelier. Je sais bien ce qu'un Espagnol d'aujourd'hui dirait; mais passons... Que de gente! Premier gallicisme. Cudnta gente! est ce qu'on eût attendu, aussi bien de la langue du xvn' siècle que de celle de maintenant. Garces signale, à la vérité, quelques exemples de que de pour cudnto chez sainte Thérèse et Cervantes * ; mais cet usage semble rare et n'appartient certainement pas au parler courant.

Après quoi, le chancelier, en amadouant les

I . Fundamento del vigor y elegancia de la lengua casteîlaMt Madrid, 1791, t. I, p. a38. Gallego écrit: Jésus! que de gente.

LES MOTS (( CULPABLE )) ET (( CULPADO )) 38l

énergumènes, demande qu'on laisse avancer son

cocher: a Unpo' di luogo, » aggiungeva subito:

<c vengo per condurlo in prigione, per dargli il

gîusto gastigo che si mérita ; » e soggiungeva

sottovoce : « si es culpable. y> Dans culpable, je

vois encore un gallicisme. L'espagnol, en effet,

distingue deux nuances que le français confond :

par culpable, il désigne celui auquel on impute

la faute, par culpado, celui qui Ta réellement

commise*. Or, Ferrer, dans son aparté, réserve

la question de savoir si le vicaire est vraiment

coupable ; par conséquent, si es culpado, si tiene

la culpa, si hafaltado, et non pas^î es culpable,

La foule, encore très surexcitée, cède néanmoins aux objurgations du ministre, et le carrosse peut continuer sa route. Mais Ferrer, craignant quelque accident, invite le cocher à avancer prudemment, a Adelante, presto, con juicio. » Les derniers mots semblent assez contradictoires ; on ne peut guère aller vite et prudemment. En outre, presto est plutôt de l'italien; l'espagnol dirait pronto ; puis, con juicio est impropre, j'y sens un italianisme rappelant le giudizio ! giudizio ! du grefiBer qui, plus tard, arrêtera Renzo. Toute la phrase en espagnol correct serait, par exemple : Adelante, Pedro ; pronto, pero cuidado !

I. Barrait, Diccionario de galicismos, Madrid, 1874, p. i5o. ,

382 X. — l'espagnol de manzoni

Le lourd véhicule continue lentement sa marche et ne fend qu'avec peine les rangs serrés de la multitude qui le retient ; et Ferrer de répéter toujours ses mêmes recommandations aux gens qui risquent de se faire écraser, et à son cocher: « Ox ! ox ! guardaos : non si facciano nnale, signori. Pedro, adelante, conjudicio. y> Ox se dit à des poules et non à des hommes ; il faudrait au moins Ox/e, mais le mot en situation parait être despacio ! ou cuidado / Quant au juicio de tout à l'heure, il a été remplacé ici par judiciù et n'en vaut pas mieux*.

Ferrer a réussi ; le cocher l'ayant déposé à la porte de la maison, il y entre précipitamment, prend le vicaire par la main et le pousse dans le carrosse : « Venga usted con migo, e si faccia coraggio : qui fuori c'è la mia carrozza ; presto, presto. » Lo prese per la mano, e lo condusse verso la porta, facendogU coraggio tuttavia ; ma diceva intanto tra se : — « Aqui esta el busilis; Bios nos vcdga ^ ! » Remarquons tout d'abord que Manzoni, dans la première édition, avait écrit : Venga con migo, usted» En remaniant son roman, il a changé ici l'ordre des mots avec

1 . Gallego a beaucoup abrégé ; il supprime l'aparté de Ferrer (si es culpable), il supprime aussi Tinvitation au cocher (adelante, presto, con juicio) et le ox! oxl guardaos.

2 . Gallego conserve venga usted conmigo, mais ensuite il change un peu : Aqui esta el busilis. Dios me la dépare buena !

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