‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 148 sur 161 · I. — L'Article dérivé de (( Ipse » en catalan · texte numérisé non relu

I. — L'Article dérivé de (( Ipse » en catalan

Ille n'est pas le seul pronom qui ait servi aux Romans à former leur article défini ; quelques parties de la Romania, notamment la zone catalane orientale et l'île de Sardaigne, ont préféré à ille le type ipse. L'objet de cette note est de montrer, par des exemples pris aux documents anciens et à la langue actuelle, l'existence et le développement de cette dernière forme de l'article dans le domaine catalan d'Espagne.

Il n'est pas jusqu'ici démontré qn'ipse ait remplacé ille dans toute l'étendue de la région où se parle aujourd'hui le catalan, et de l'examen de chartes assez nombreuses, du ix® et du x® siècle, de la marche d'Espagne résulterait plutôt que l'emploi du premier de ces pronoms au sens de l'article défini, serait localisé dans la partie nord-

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est de ce territoire*. C'est du moins dans des chartes du diocèse de Girone, ou, ce qui revieDt a peu près au même, de TAmpurdan que se rencontrent le plus d'exemples de l'article en question. Voici quelques extraits de ces chartes : « Professus sum ego Scludane . . . qualiter de ipso teloneo et pascuario tam de mare quam de terra, qui exit de comilatu empuritano et petralatense ... id est terciam partem de ipso pascuario et teloneo, qui exit de ipsos comitatos, ab omni integritate quidem ipse episcopus habere débet*. » — (( Et nos omnes supranominati ... donamus adque tradimus ad jam dictas ecclesias^ campos II et ortale 1, et afrontat ipse campus unus de parte oriente in ipsa strada ... et ipse alius campus afrontat de parte oriente in ipsa strada ... Donamus nos omnes supranominati ista omnia ... ut ... potestatem abeant sacerdotes ibidem Deo famulantes ista omnia laborare et exfructare, et usibus illorunl ipsas fruges dispensare ... ut nullus cornes ... hoc exinde abstrahère présumât, sed teneant hoc ipsas ecclesias

1. Toutefois, d'après D. Ramôn Menéndez Pîdal, il ne serait pas étranger non plus à la région aragonaise : « un documentoantiguo aragonés usa siempre también esse como arlfculo » {Manual elemental de gramâtica histôrica espanola, Madrid, 1904 ^

2. Année 843. Revista histôrica de Barcelone (avril iS']']),. no XXXVI, p. 118.

l'article ce IPSE )) EN CATALAN 3q^

usque in perpetuum * . » — « Et venit supradictus Undila una cum supradictos sacerdotes . . . et mensuravit ipsas terras in latitudine quantum jam dictus Andréas habere debuisset, et sic de^ ipso puteo qui est in jam dicto villare et contra occidente habet perticas LXXX, et habet ipscr pertica, quae est mensurata, pedes VIII et medio, et pervenit usque ad ipsa Petra fita, quod jam dicti comités et episcopus preceperunt fîgere^ »

Dans presque tous ces exemples ipse a perdu son sens pronominal et joue le rôle dévolu ailleurs à ille. Gela étant, Tarticle du dialecte vulgaire de TAmpurdan devrait être cet ipse, plus ou moins modifié, que les chartes latines de la région nous montrent partout régulièrement substitué à ille. Il paraît, en effet, assez probable qu'au moyen âge Tampurdanais parlé empruntait à ipse les diverses formes de son article défini ; mais les documents écrits n'en fournissent pa& la preuve : à peine y trouve-t-on quelques exemples de la forme ipsum, prise au sens neutre, comme le lo du castillan. « Que nuU hom na dege talyar rama sino en so del seu, sots pena de .V. sols contants, » dit un article des ordon-

I. Année go^. Villanueva, Viage lit. à las Iglesias de Espam,. t. XIII, p. 335.

a. Année 88i. Villanueva, ibid., t. XIII, p. a3a.

nances du comté d'Empurias au xiv® siècle * . So del seu pour h del seu, la chose sienne, sa propriété, son fonds, et cette expression devait être courante et connue, car elle apparaît même dans un texte littéraire du xV* siècle, publié par Milâ y Fontanals, qui remarque à ce propos : ce Les paysans de Catalogne disent so delN. ou den iV., pour désigner le domaine de A^. A Majorque, son N. = so (dejn N*, forme de noms de localité *. » Ailleurs, le même savant parle d'un (( catalan populaire primitif qui semble caractérisé par la substitution de ïy à 17/ (/ mouillée) conservée par nos paysans, et par l'emploi des articles es et sa (de ipse, ipso) qu'on retrouve dans beaucoup de noms géographiques et qui s'est perpétué dans quelque partie (algun puntoj de la Catalogne et aux Baléares^ ». Cette partie de la Catalogne où s'emploient es et sa est-elle TAmpurdan ? Je le suppose, sans pouvoir l'aflBrmer. Quant aux noms de heu — dont beaucoup sont devenus noms de personne — formés avec l'article dérivé à' ipse, il s'en trouve un fort grand nombre non seulement sur la côte du nord-est,

I. Ordinacions y bans del comtat d'Empurias, publ. par A. Balaguer y Merino, Montpellier, 1879, p. 3i, § 29.

2 Poètes catalans. Les noves rimades. La codolada. Montpellier, 1876, p. 4a.

3. De los trovadores en Espana, Barcelone, 1861, p. 465, note i4'

l'article (( IPSE )) EN CATALAN 3Q']

mais un peu partout sur Tétendue du territoire catalan. Un cens de Catalogne du xit** siècle * nous fournit des formes telles que Sent Johan des Pi, Sent Julià des Feu, Mas des Cortal, où des (de ipsum) répond évidemment à del ; puis Jofre des Prats, Castell des Torrents, où des est un pluriel (de ipsos) répondant à dels ; au féminin : Castell de Ça Rocha, Castell Ça Pera, Sent Genis de SaMenla, Sa Cirera, Ça Goda, Ça Costa, Ça Serra, Sa Claa, à côté de formes comme La Menla, La Torra, La Clua, qui établissent bien la valeur de Ça ou Sa dans les premières : au pluriel féminin : Ces Oliver es, Ces Torres, Ses Garrigues, Sent Johan Ses Abadesses, Beaucoup de ces noms sont restés dans la nomenclature actuelle ; d'autres ont été ramenés au type ille : Sent Johan Ses Abadesses est aujourd'hui Sent Johan de las Abadessas, officiellement du moins, mais il est bien possible que les gens de l'endroit continuent à se servir de l'ancienne forme. Faudrait-il admettre maintenant que l'emploi d'ipse eàt été restreint à la nomenclature topographique ? Si l'on a dit Sa Roca et des Pi, en parlant de localités, pourquoi n'aurait-on pas dit

I . Tome XII de la Colecciôn de documentos inéditos del archiva de la Corona de Aragon. Barcelone, i856, et Nomenclator geogrâjîco-historico de la provincia de Gerona desde la mas remota anliguedad hasta el siglo XV, par Gelestino Pujol y Camps et Pedro Alsius y Torrent, Gerona, i883.

aussi bien, en parlant d'une roche quelconque et d*un pin quelconque, sa roca, es pi? d'autant mieux que le latin des chartes, calque de la langue vulgaire, dit, comme on Ta vu, ipsa sirada, le chemin, ipse campus, le champ, ipsas f rages, les récoltes? Le silence des textes écrits en catalan prouve seulement que l'article ipse était tenu pour plus vulgaire que l'autre, moins digne de l'écriture, et, d'ailleurs, ce silence est atténué par le fait signalé plus haut : la persistance affirmée par Milâ des dérivés A' ipse sur quelques points de la Catalogne et la persistance certaine de ces mêmes dérivés dans la plus grande des lies Baléares, où le catalan a été importé au XIII* siècle du continent, et surtout, comme il était naturel, du littoral. Un chroniqueur du xv* siècle, Bernât Boades, rapporte que Majorque « fut peuplée de Catalans de l'Ampurdan, qui parlent la propre langue des Ampurdanais^ »

Or, c'est en Ampurdan que l'article ipse paraît le plus vivace au moyen âge, et c'est à Majorque que nous le voyons fleurir maintenant. Jusqu'à nos jours, il est vrai, les textes de l'île ne nous découvrent rien et ne laissent rien percer * ; il

1. Libre dels feyts d'armes de Calalunya. Éd. Aguilô, p. 33o.

2. Sauf dans les noms de personne ou de lieu. Rien n*est plus commun dans Tîle que des noms tels que Sa Costa, ÇaforU:a -ou Zaforteza, Sas Torres, Desmur, Des Torrents.

l'article (( IPSE )) EN CATALAN 3qQ

-en a été à Majorque comme sur le continent : la langue littéraire et la langue des actes ont proscrit une forme tenue pour trop vulgaire. Mais après ■que le castillan se fut implanté dans Tîle comme langue officielle et comme langue de la littérature, réduisant le dialecte catalan à F état de patois, les Majorquins qui ont écrit ce patois et qui avaient perdu la tradition littéraire catalane sont revenus à la forme vivante du parler local, et c'est à partir de ce moment que nous voyons es, so, sa, poindre partout dans les écrits de la littérature populaire insulaire. Comme il est inadmissible que cet article se soit développé récemment de la forme littéraire e/, lo, la, il faut forcément le rattacher à Vipse de nos chartes ampurdanaises et reconnaître qu'il s'est sans interruption continué à Majorque, encore bien que les documents écrits du xin* au xix* siècle ne l'attestent pas.

Voici sous quelles formes se présente aujourd'hui l'article dérivé à'ipse dans le dialecte catalan de Majorque.

Singulier masculin Deux formes, es, écrit aussi a>s, et répondant à ipse, puis so, répondant à ipsu(mj, — i) Es s'emploie devant les consonnes : es cap, la tête, es meujiy, le mien fils ; avec la préposition de, il forme la combinaison des : des gran sigle, du grand siècle. Avec d, il

ne se soude pas comme avec de, on n'a pas as, mais on n'a pas non plus à es ; pour éviter l'hiatus, le majorquin intercale une n : d n esmea Hoc, à la mienne place. — 2) So s'emploie:

aj devant des consonnes aussi, lorsqu'il est précédé des prépositions amb (ab, an, en,), avec, et en, dans : amb so cap, avec la tête, en so manjà, dans le manger ; bj devant les voyelles et h, et alors sa voyelle s'élide : s'a^e, l'âne, s'uy, l'œil, s'homo, l'homme.

Singulier féminin. Sa, écrit aussi se : sa pell, la peau, sa téua car ta, la tienne lettre ; s' devant les voyelles et h : s'ultima espressiô, la dernière expression, s'historia, l'histoire.

Pluriel masculin. Es devant les consonnes:

es noms, les noms, des carrés, des rues, d n es pochs instants, aux peu d'instants ; ets devant les voyelles et h : ets estudiants, les étudiants ; ets horts, les jardins. Parfois on trouve ets devant des consonnes, ainsi : ets sens amichs, les siens amis. Il est assez étrange que la langue n'ait pas cherché à mieux distinguer le pluriel du singulier, en adoptant, pour le premier nombre, la forme accentuée sur la finale, qu'elle employait concurremment avec es au singulier : c'est-a-dire sos, qui est la forme du sarde *. — Ets, seconde

I. A propos de sarde, il est intéressant d'observer que le catalan parlé à Alghero (Sardaigoe) ne connaît que Tariicle dérivé

l'article « IPSE )) EN CATALAN f^OÎ

forme du pluriel, ne peut s'expliquer étymologîquement que par istos, qui aurait donné ests puis eis, comme eccu istos a donné aquesls, puis aguets. Nous avons donc là un cas d'intrusion dans la série ipse d'un dérivé d'iste ; mais pourquoi la langue préfère- t-elle ets à es devant les voyelles ? Est-ce un pur caprice des écrivains et des grammairiens?

Pluriel féminin. Ses, écrit aussi 5a5 : ses cases, les maisons.

Il a été déjà parlé plus haut d'un so fipsumj usité dans le catalan continental au sens neutre : so del N", so d'En N, (la chose, le bien, le donnaine de N.). Ce so, ainsi que l'a déjà remarqué Milâ, s'est continué dans le mot son, qui s'applique à Majorque à des localités de peu d'importance, des hameaux, des villages. Son est pour so d'En, et ce qui le prouve, c'est que le terme en question est toujours accompagné d'un nom de personne (nom de baptême ou de famille) : son Gil, son Ramon ou son Serra, son Muntaner, jamais son tout court ou son suivi d'autres noms que de noms de personne. Pour ce qui est de la fusion de so d'En en son, il existe un exemple à l'appui dans le mot can pour ca

d'ille : lu^ la; lus, las. Voy. G. Morosi, L'odierno dialelto calalano di Alghero in Sardegna dans la Mlscellanea dijîlologia dedicata alla memoria dei professori Caix e Canelloj p. 821 .

Mouel-Fatio. III. — 36

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(VEn, casa d'En. On dit en majorquin a cm Aguilô pour a casa d'En Aguilô (de même canoslra, cavostra, caséua, notre, votre, sa maison), et, dans la nomenclature topographique, can Camela, can Ricjo, etc. Dans le catalan continental, celui de Barcelone au moins (peut-être aussi à Majorque), on trouve encore cal pour casa dcl : a cal arcalde, chez l'alcalde^

Les paradigmes qui ont été donnés plus haut n'épuisentpasThistoire de l'article en majorquin; il s'en faut que la langue actuelle s'en tienne aux formes de la série ipse, elle y môle, dans une forte proportion, des formes prises à ille. Je ne parle pas des félibres de Tendroit, qui se sont forgé une sorte de langage archaïco-fanlaisiste dans le goût de celui qui a cours aux jeux floraux de Barcelone, mais même les écrivains sans prétentions érudites, les auteurs de chansons, de comédies ou de complaintes puisent sans y regarder dans les deux séries. Qu'on en juge par ces deux couplets sur la Saint-Bernard :

El dia de sanl Bernard Painia queda dcspoblada, Tola casa es la tancada Ningû ey queda sino es gat.

I. Dans une note de sa Descripciôn del castiîlo de Belher, Jovellanos a fort bien reconnu la valeur de sa et de son, mais il explique mal can par casam (^Obras de Jovellanos de la Bibl. Rivadeneyra, t. I, p. ^og).

(( DUELOS Y QUEBRANTOS )) 4o3

Es carrés es tan déserts, Las plassas sensé remo.

No es veuen portais uberts, Tôt liom va a la funcio.

Ainsi, el dia pour es dia, las plassas pour sas plassas, sans aucun motif appréciable. Lafunciô s'explique mieux : funcio étant un mot venu de Castille, qui tous les jours se lit sur des affiches rédigées en castillan, il est naturel que le majorquin prenne à la langue étrangère et le mot et Varticle. De même amo, mot castillan, s'emploie toujours avec l'article lo : Vamo, le maître. A côté de ces mots importés, d'autres noms de personnes, de dignités, d'institutions, réclament assez régulièrement l'article continental. On dit ainsi el Seflô (Dieu), el Don Jésus, el Sent Boy, el Recto, la Seu, Vlylesia, Evidemment el et lo ont aux yeux de l'homme du peuple comme du lettré quelque chose de plus solennel et de plus correct. Les progrès de l'instruction aidant, on peut prévoir le moment où ipse sera tué par la concurrence iïille ; il était temps donc de saisir ce trait particulier et peu répandu dans les langues romanes au moment où il tend à disparaître.

n. DuELOS Y QUEBRANTOS.

Quiconque a lu Don Quichotte en espagnol

4o4 XI. MÉLANGES DE PHILOLOGIE

connaît celle loculion qui désigne la nourriture que le bon chevalier de la Manche avait coutume de prendre les samedis ordinaires de Tannée, et sait combien ces deux mots ont exercé Térudition et la sagacité des commentateurs.

Les premiers essais d'interprétation de duelos y quehrantos, il faut les chercher chez les vieux traducteurs de Don Quichotte , car les Espagnols n'ont pris soin d'élucider les passages difficiles de leur plus célèbre roman que tout à la fin du xvni' siècle, à l'instigation pour ainsi dire des Anglais et après que le Révérend John Bowle leur eut ouvert la voie par la publication de son très utile commentaire qui parut en

Commençons par César Oudin, dont la traduction de la première partie de Don Quichotte date de i6i4^ Oudin traduit : (( des œufs et du lard. )) Après lui, le Florentin Lorenzo Franciosini, qui publie sa version italienne en 1621 ou peut-être même un peu plus tôt, met : (( il sabbato, frittate rognose, » et ajoute en marge: (( Si noti che in Spagna è permesso. Frittate

I. Voyez, sur celte première édition de i6i4, un article de M. Karl VoUmoUer dans les Gôtlingische gelehrte Anzeigen du ler avril i885. Cf. aussi A. Morel-Fatio, Ainbrosio de Salazar et l'élude de l'espagnol en France sous Louis XIII y Paris, 1900, p. 134.

(( DUELOS Y QUEBRANTOS )) 4o5

rognose sono persciutto (c'est-à-dire pre- ou prosciutto) fritto con huova. » Dans son Vocabolario espafiole italiano^, le même Franciosini répéta son explication en l'étendant un peu : c< Comer duelos y quebrantos è un modo di dire straordinario, e vale mangiar délia carne secca con deir huova, che in Firenze diremmo mangiar délie frittate rognose. » Ainsi, ces deux anciens traducteurs sont d'accord, soit que le second ait copié le premier, soit que, indépendamment l'un de l'autre, ils soient arrivés au même résultat ; tous deux pensent qu'il s'agit d'un mets composé d'œufs et de lard ou de jambon *. L'Académie espagnole, la première fois qu'elle eut à examiner cette locution obscure et à en déterminer le sens, donna à peu près raison aux traducteurs étrangers ; mais elle localisa l'emploi de duelos y quebrantos, l'attribuant au seul parler de la Manche : (( Duelos y quebrantos Uaman en la Mancha a la tortilla de huevos y sesos, )) c'est-à-dire une omelette d'œufs et de cervelles, et elle ne cite que le passage de Don Quichotte^, Depuis, l'Académie a changé d'avis;

1. Venise, i635, 2« édit. corrigée, s. v. duelo. A l'article quebrantOf Franciosini remplace frittate rognose par carbonate.

2. L'Anglais Thomas Shelton, qui paraît avoir suivi Oudin ou Franciosini, a pareillement « collops and eggs ».

3. DiccionariOy dit de aatoridades, t. III, publié en 1733. La localisation de l'expression n'a pas d'importance ; l'Académie l'a

iofi XI. MÉLANGES DE PHILOLOGIE

nous y reviendrons. Pour l'instant, il suffit de remarquer que jusqu'ici traducteurs ou lexicographes n'ont pas pensé que les mots duelos y quehranios dussent s'appliquer à une nourriture exclusivement réservée au samedi, un des jours de la semaine où l'abstinence est, sinon prescrite, recommandée par l'église d'Occident. Seul, Franciosini laisse entendre qu'il connaît une coutume d'Espagne qui permet de manger ce jour-là le mets dont il donne la description.

C'est cette coutume qu'il convient d'étudier d'un peu près avant de montrer comment la locution a pris naissance et à quelle idée elle répond.

L'usage établi en Castille, et qui consistait à ne manger, les samedis ordinaires, que les extrémités et les entrailles des animaux (grosura), usage tenu pour une demi-abstinence, est bien connu ; il est attesté, à ma connaissance, dès le commencement du xvi* siècle, surtout par des étrangers, ce qui se conçoit aisément, les indigènes ayant moins de raison de noter une pratique qui leur était familière. En i5oi, Antoine de Lalaing marque qu'en Castille, « tous les samedis de l'an, on peut mangier tripes et tout le

déduite du passage du Don Quichotte^ comme d'ailleurs l'aYait fait avant elle Franciosini dans son Vocabolario^ s. v. qiiebranlo : « modo di dire particolarmente usato nella Mancia in Ispagna ».

(( DUELOS Y QUEBRANTOS )) /Joy

dedens de la bcste, et les pieds et la teste ; et appellent cela morsilles^ ». Vers le milieu du xvi® siècle, nous voyons par le Lazarille que les habitants de Torrijos (province de Tolède) se nourrissaient le samedi de têtes de mouton : « Los sabados comen en esta tierra cabeças de carnero ^ » et Juan de Luna, le continuateur de ce roman qui en corrigea aussi la première partie, a soin, pour plus de clarté, de mettre : « Los sabados se comen, en Castilla, cabeças de carnero"*. » Plus tard, au commencement du xvu* siècle, des voyageurs allemands sont très choqués du repas qu'on leur sert dans un village des environs de Miranda de Ebro : « In mcnsa apponebatur suilla cum pedibus bubulis, quibus vesci nec volcbant, nec audebant, quod dies sabbathi csset. Sed edocti de more hoc per Ilispanam totam usitato, cum caeteris iisdem vescebantur*. » On peut ajouter à ceux-ci d'autres témoignages de voyageurs plus ou moins qualifiés : Aarsens de Sommelsdijk% François Ber-

1. Relation du premier voyage de Philippe le Beau en Espagne^ dans la Collection des voyages des souverains des Pays-Bas, Bruxelles, 1876, t. I, p. 237.

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