‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 33 sur 161 · LE MOYEN AGE CHEZ TIRSO · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE CHEZ TIRSO

sa mise en œuvre de la matière historique, il peut commettre des contresens de tout genre en prêtant involontairement ses idées et ses senlitiments aux personnages du temps où se passe son drame, en intervenant lui-même et en se laissant aller à des développements où perce une manière de voir et de sentir beaucoup trop moderne. A cet égard, que doit-on penser de la Prudencia en la muger? Y trouvons-nous mieux que l'exactitude des faits, y trouvons-nous aussi Tespritet la couleur du xiv^ siècle ? Assurément, cet esprit et cette couleur y apparaissent, non point en raison d'un dessein arrêté chez l'auteur de (( faire de la couleur locale », mais tout simplement parce que grâce aux chroniques en langue vulgaire, intelligibles à tous, et grâce aussi aux romanceros dont plusieurs ne sont en quelque sorte que des précis d'histoire pour le peuple, l'idiome, par suite les usages et en une certaine mesure les idées et les sentiments du moyen âge castillan restaient très accessibles à l'Espagne centralisée du xvn^ siècle. En vertu de cette forte et belle littérature historique en langue castillane créée par Alphonse X et continuée sous les auspices de ses successeurs, et de la poésie héroïque de la seconde époque qui vit à côté d'elle et, s'en inspire de plus en plus, la nation transformée demeure çn contact et en

communion avec le passé : TEspagne du xvii* siècle n'a pas divorcé comme la France du même temps avec le moyen âge ; elle sent très vivement qu'elle le continue, elle le comprend, elle l'aime. Il s'est, d'ailleurs, produit ici si peu de changements dans la langue et dans beaucoup d'institutions, que les poètes qui prennent pour sujets des épisodes de l'histoire médiévale se servent facilement des récits anciens; ils n'ont souvent presque rien à y changer pour les mettre dans les formes de composition et de versification réclamées par le goût nouveau. Les exemples de ces adaptations abondent dans le théâtre espagnol et surtout chez Lope. Tirso ne fait pas exception, et dans notre pièce il doit à ce procédé, dont il use comme ses émules, d'avoir réussi à donner au pubHc des hancos et de la tertalia une sensation de ce que furent l'âme et les passions de Marie de Mohna ; car de parti jpns, certes, il ne se préoccupe nullement de ressusciter des mœurs disparues.

La recherche de la couleur locale et l'archéologie n'existaient pas plus pour Tirso que pour aucun autre de ses contemporains: toutes les fois qu'il n'est pas soutenu par ses textes, toutes les fois qu'il opère seul, l'homme du xvii« siècle reparaît qui parle et qui pense comme tel. Les anachronismes ne l'arrêtent jamais; il en

Page 1