‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 4 sur 161 · AMPLIFICATION' DE LA CHRONIQUE · texte numérisé non relu

AMPLIFICATION' DE LA CHRONIQUE

mentionnent en des termes analogues à ceux de la chronique ; on voulut la rendre encore plus belle, on la para d'autres détails que Ton jugea, à tort, aussi dramatiques que Thistoire du couteau. Ainsi, Ton ajouta qu'après avoir jeté Tarme, Alonso Pérez se retira dans le donjon de la forteresse, se mit à table, et que là, surpris parles clameurs de ceux qui des murailles avaient vu égorger son fils, il demanda : « Qu'est-ce? — Oh, seigneur, ils ont égorgé votre fils ! » A quoi Guzman répondit : « Vous m'avez fait peur ; j'ai cru que les ennemis entraient dans la place. )) Et sans manifester d'autre trouble, il continua son repas*... Embellissement fort inutile, mais qui répond bien à ce besoin d'amplifier et de faire plus beau que nature, qu'on retrouve chez toutes les nations, sinon au même degré que dans les provinces méridionales de l'Espagne. Au surplus, ces additions plus ou moins heureuses au récit primitif ne nous occupent pas ; je ne les ai rappelées que pour faire voir quel puissant intérêt s'attachait à l'action de Guzman plusieurs siècles après son accomplissement, et combien de personnes ont pu trouver leur plaisir à composer des variations sur le thème de la chronique. Mais la défense

I. Mémorial histôrlco espanoU t. IX, p. 169, et cf. Mariana, Historia de Espana, liv. XIV, ch. xvi.

de Tarifa et Tincident du couteau, sans ces développements que je viens de signaler, n'ont pas été narrés seulement dans la chronique ; nous les trouvons aussi dans une pièce supposée contemporaine des événements et qui fait l'objet de cette dissertation. Cette pièce est une lettre du roi Sanche IV à Alonso Pérez qui prône la prouesse du bon chevalier et lui décerne le surnom de Bueno, que porta, dès la fin du xni* siècle, la branche de ces Guzman qui, parla suite, devinrent comtes de Niebla et ducs de Médina Sidonia.

Le premier historien auquel nous devons la connaissance de cette fameuse lettre, si souvent citée et imprimée, semble être Pedro Barrantes Maldonado, auteur des Iluslraciones de la casa de Niebla, ouvrage généalogique compilé vers i54o, à la demande de D. Juan Alonso Pérez de Guzman, sixième duc de Médina Sidonia, qui ouvrit à Barrantes les archives de sa maison. (( Vi todos los privilegios, testamentos, cartas de doctes y finalmente todas las escrituras y memoriales antiguos y modernos de la casa de Niebla, y de lo uno y de lo otro començé a escrevir esta hystoria, donde claramente se verâ la grande antiguedad del linage de los Guzmanes, )) dit Barrantes dans Tinlroduction de son livre. Très documentée, en effet, et fondée en

PEDRO BARRANTES MALDON:SDO 7

général sur les pièces d'archives qu'il cite, son histoire des Guzman comtes de Niebla n'en a

pas moins accueilli bon nombre de fables

comme celle du combat d'Alônso Pérez avec le dragon au Maroc — et la façon dont il en parle en les mêlant à son récit ne donne pas une très haute idée de sa critique. On peut se demander aussi jusqu'où allait sa connaissance des documents anciens, et si, par exemple, il était en état de distinguer un privilège ou une lettre originale du xiii® siècle de pièces d'une date postérieure. Quoi qu'il en soit de sa compétence paléographique et diplomatique, nous pouvons, provisoirement, croire à sa bonne foi quand il nous dit de la lettre de Sanche qu'il la vit parmi les chartes du duc de Médina Sidonia et qu'elle lui parut ancienne : « La quai carta yo vi entre las escrituras del duque de Médina Sidonia y holgué de ver una antiguedad tan loable. » Admettons donc qu'en ib^o les archives des Guzman conservassent une lettre de Sanche IV, adressée à Alonso Pérez et datée d'Alcalâ, le 2 janvier 1295, dont le texte ne différait point de celui que nous livre Barrantes. Mais quelle authonticité possédait cette pièce d' (( antiquité si louable » ? Voilà la question qu'il s'agirait de tirer au clair, si.possible. Faisons d'abord connaître la lettre telle que l'a transcrite le généalogiste :

Primo don Alfonso Ferez de Guzman, Savîdo avcmos

lo que por nos servir avedes fecho en defender esa nni

villa de Tarifa à los moros, aviendoos tenido çercado seis

meses y puesloos en estrecho y afincamiento ; prinçi-

palmente supimos y en mucho tuvimos dar la vuestra

sangre y ofreçer el vuestro primogenîto fijo por el nuestro

serviçio é el de Dios delante é por la vuestra onrra. En

lo uno imitastes el padre Abrahan que por servir a Dios

le dava el su fijo en sacrifiçio, y en lo al quisistes semejar

à la buena sangre donde venides, por lo quai meresçeis

ser llamado « el Bueno » ; é yo ansi vos llamo, é vos

ansi vos llamaredes dende aqui adelante, ca justo es que

el que faze la bondad, que tenga nombre de Bueno é non

finque sin galardon de su buen fecho ; porque si a los

que mal fazen les tollen su heredad y fazienda, a vos que

tan grande enxemplo de lealtad aveis mostrado y aveis

dado a los nuestros vasallos é à los de todo el mundo,

razon es que con merçedes nuestras quede memoria de

las buenas obras é fazanas vuestras. E venid vos luego a

verme, ca si malo no estuviera y en tanto aûncamiento

de mi enfermedad, nada me toUera que vos non fuera yo

a socorrer ; mas vos faredes con nos lo que nos non pode-

mos fazer convusco, que es venir vos luego a mi, porque

quiero fazer en vos merçedes que sean semejantes a

vuestros serviçios. A la vuestra buena muger nos enco-

mendamos la mia é yo, é Dios sea convusco. De Alcalà

de Henares a dos de enero era de i333. El Rev *.

L'ouvrage de Barrantes ne fut point publié du vivant de son auteur, il ne l'a été que de nos jours dans le Mémorial histôrico de l'Académie de

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