‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 65 sur 161 · GIOVANNI GUIDICCIONI · texte numérisé non relu

GIOVANNI GUIDICCIONI

Un auteur du xvii* siècle, Giovanni Cisano, dans son Tesoro di Conceiti poetici, adjuge le sonnet à Giovanni Guidiccioni*. Ce que vaut Taffirmation de Cisano, je l'ignore. Je constate que les Volpi et Serassi n'en ont point tenu compte. Ne Tauraient-ils pas connue ? En tout cas, ils n'en font point mention. Plus récemment, M. Vittorio Cian, dans son excellente édition du CortegianOy réclame aussi pour son auteur les Superbi colli, sans donner à entendre qu'il ait conçu au sujet de cette attribution le moindre doutée Pour ma part, je n'ai aucun argument décisif à apporter a ceux qui croient le sonnet de Casliglione, mais il me semble qu'on pourrait au moins induire d'un passage du Cortegiano (livre IV, § 36, p. 388 de Téd. Cian) que le grand courtisan était vraiment pénétré de la majestueuse

I . Voyez les Opère di Monsignor Giovanni Guidiccioni nuovamente raccolte e ordinale a cura di Carlo' MiniitoJi, Fironze, 1867, t. I, p. 117. L'éditeur, après avoir réimprimé le sonnet en se référant à Cisano, ajoute : « Oggi c comunemente attribuito a Baldassar Castiglione (Casligione, Opère, Padova, Gomino, 1733, 4**. e Roma, Pagliarini, 1760, 12); ne qui riportandolo è mio pensiero di fraudarne il vero autore. » — Le Tesoro de Giovanni Cisano a été imprimé en deux petits volumes compacts à Venise, en iGio ; c'est dans la Parte prima, à la p. 825, que se trouvent, sous la rubrique Fabriche antiche ruinate, les deux quatrains et le premier tercet des Superbi colli précédés des mots : Del Guidicioni.

3. Il Cortegiano del conte Baldesar Castiglione, éd. Cian, Firenze, 1894, p. i65, note 16.

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grandeur des rtrines antiques; il y parle, en effet, en connaisseur intelligent et convaincu, des anciens, « di clie si vedeno tante reliquie a Roma ed a Napoli, a Pozzolo, a Baie, a Civita Vecchia, a Porto, cd ancor fuor d'Italia, e tanti altri lochi, che son gran testimonio dcl valor di quegli animi divini ». Au surplus, il est avéré que notre sonnet fut composé plus de dix ans avant son insertion dans le recueil de Giolito en i547. On le trouve en effet visé dans un capitolo de Giovanni Mauro d'Arcaiio qui a pour sujet la disette carestia' et qui fut imprimé, avec ceux de Berni et d'autres, pour la première fois, à ce qu'il semble, en i537*. Voici le passage du capitolo qui nous intéresse ; je l'emprunte à l'édition de i538 [Tulte le terze rime del Mauro, novamente raccolte et stampate. Per Curtio Navo e Jratelli, 1538 \ qui est à l'Arsenal :

Superbi colli et voi sacre ruine, Che co i m ici piedi indegnamenle calco.

Et voi anime eccelse et pelegrine,

S'io men uo solo a piedi, et s'io caualco, Canto la carestia et uoi m'udite, Clie del suo vero honor nulia difalco.

Mauro étant mort le i- août i536, il faut en conclure que le sonnet Superbi colli, imprimé

I. n'um\ pocsiv hitine, etc., de Francesco Berni, éd. Verffili, Horotice, i885, p. xm.

GUTIERRE DE CETINA l/lQ

sans nom d'auteur dans les Rime de 15^7, était célèbre, dès i536 au moins, parmi les gens de lettres et même dans le grand public : sans cela Fallusion du Mauro n'eut pas été comprise.

Mais à Du Bellay ne s'arrête pas l'histoire des Sacrés coteaux. Comme tous les grands sonnets italiens, celui-ci a passé en Espagne où il a été traduit et imité. La première traduction castillane que j'en connaisse est celle de Gutierre de Cetina, l'un des hendécasyllabistes de la seconde période de l'imitation italienne, et cette traduction a ceci de remarquable que Cetina a transporté à Cartilage ce qui chez l'Italien est dit de Rome. Le poète s'adresse, non pas aux sept collines, mais au mont où fut Cartilage :

Ecelso monte, do el romano estrago Eterna mostrarà vuestra memoria ; Sobervios edificios, do la gloria Aun resplandece de la gran Gartago ;

Desierta playa, qu'aplazible lago Fuisle lleno de triunfos i vitoria :

Dcspedaçados marmoles, istoria En quien se le cual es del miindo el pago ;

Arcos, anfiteatros, baiios, teniplo, Que fuistes edificios celebrados, I aora apena vêmos las seîïales ;

Gran remedio a mi mal es vuestro exemple.

Que si del tiempo fuistes derribados, El tiempo derribar podra mis maies *.

I. Publiée dans son Garcilato commenté (Sévilie, i58o, p. 216), par Fernando de Herrera qui le fait précéder du texte

l5o V. HISTOIRE DE DEUX SONNETS

Une autre traduction, très littérale cette fois, est due à un poète aragonais qui a vécu à la fin du xv!*" et au commencement du xvii® siècle, Andrés Rey de Artieda, et qui s'exprime ainsi :

A la potencia del tiempo.

Sacros collados, sombras y ruynas, Que moslrays la que Roma vn tiempo ha sido, Y de los hombrcs que han prevalecido Gonservays las memorias peregrinas ;

Arcos, theatros, fabricas divinas.

Que en cenizas el tiempo ha conuertido, Ya vuestra pompa se acabo y ruydo Que el nombre dilato y fuerças latinas ;

Y assi puesto que al tiempo hizistes gucrra, Todo lo acaba el curso v mouimicnto Del aligero tiempo quando cierra.

Viuire, pues, con mi dolor contento.

Que, si con todo el tiempo da por tierra, Tambien dara al traues con mi tormento * .

Après ces essais sérieux, on pouvait s'attendre à trouver des parodies du genre burlesque. Nous en trouvons une, en effet, dans les œuvres que

italien pris dans l'édition de Venise et qu'il attribue, lui aussi, à Castiglione. Le sonnet de Getina a été réimprimé, d'après Herrera, par Adoifo de Castro, Poêlas Uricos de los siglos X\ I y XVII (Bibl. Rivadeneyra), t. I, p. 46. et parD. Joaquin Hazuîîas y La Rua, Obras de Gutierrc de Cetina, Se ville, iSgÔ, t. I,

I. Discursos, episiolas y epigramas de Artemidoro, sacados a laz por Micer Andres Rey de Artieda, Saragosse, i6o5, p. 102. Rey de Artieda donne aussi le texte italien, mais ce texte diffère assez de celui de Venise. A noter, en outre, qu'il attribue le sonnet, non pas à Castiglione, mais à Luigi Alamanni.

LOPE DE VEGA ET SCARRON l5l

le monstre de la littérature espagnole, Lope de Vega, s'est amusé à faire paraître, en 1634, sous le pseudonyme de Tome de Burguillos, et cette parodie à nos yeux présente un intérêt particulier, puisqu'après une fugue en Espagne, elle va nous ramener chez nous, dans notre littérature française. Lope-Burguillos travestit donc de la sorte les nobles et mélancoliques pensées du comte Balthasar :

A imiiacion de aquel soneto : Superbi colli.

Soberuias torres, altos ediiicios.

Que ya cubristes siele excelsos montes Y agora en descubiertos orizontes A penas de auer sido dais indicios ;

Griegos liceos, célèbres hospicios De Plutarcos, Platones, Xenofontes, Teatro que le dio rinocerontes, Olimpias, lustros, banos, sacrificios.

Que fuerças deshizieron peregrinas La inayor pompa de la gloria humana, Imperios, triunlos, armas y dotrinas ?

gran consuelo a mi esperança vana !

Que el tiempo que os boluio breues ruinas, ]No es mucho que acabasse mi sotana ^

Il n'est pas de Français, je l'espère du moins, auquel ce dernier vers et cette soutane râpée ne rappellent aussitôt « le pourpoint percé par le

I . Rimas humanas y divinas del Ucenciado Tome de Burguillos^ Madrid, i634, fol. 5^'<*. La cacophonie du dernier vers (cacabasse) a-t-elle été voulue ?

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coude )) de Paul Scarron, qui en vient très directement. Qu'on compare plutôt les deux défroques :

Superbes moniimens de l'orgueil des humains, Piramides, tombeaux dont la vaine structure A témoigné que l'art, par l'adresse des mains Et l'assidu travail, peut vaincre la nature!

Vieux palais ruinez, chef's-d'œuvres des Romains. Et les derniers efforts de leur architecture, Collisée, où souvent ces peuples inhumains De s'entr'assassiner se donnoient tablature.

Par l'injure des ans vous estes abolis.

Ou du moins la plus part vous estes démolis ! Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude.

Si vos marbres si durs ont senty son pouvoir, Dois-je trouver mauvais qu'un meschant pourpoint

[noir Qui m'a duré deux ans soit percé par le coude ? *

De Castiglione à Scarron la route est longue, et l'on ne voit pas très bien de prime abord ce qui aurait pu rapprocher le magnifique gentilhomme du facétieux cul-de-jatte.. Ils se sont rejoints cependant, et grâce à un Espagnol !

C'est le triomphe de l'union latine.

I. Les Œuvres burlesques de M. Scarron, 3® partie, Paris, i65i, p. 62. Le rapprochement entre les sonnets de Lope et de Scarron a été fait par L. Lemcke, Handbuch (1er spanischen Litteratur, Leipzig, i855, t. II, p. 446, par M. Emile Roy, La vie et les œuvres de Charles Sorely Paris, 1891, p. 161, et sans doute par d'autres.

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