‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 66 sur 161 · LE SONNET DU SONNET · texte numérisé non relu

LE SONNET DU SONNET

A propos de la reproduction, dans la revue Au quartier latin (numéro de la mi-carème de 1896), d'un fort agréable sonnet de M. Henri Meilhac, qui commence ainsi :

Un sonnet, dites-vous ? Savez-vous bien. Madame, Qu'il me faudra trouver trois rimes à sonnet?...

le Journal des Débats des 20 et 23 mars 1896 rappelait que notre spirituel écrivain n'a point été le premier à s'essayer au jeu plaisant de définir dans un sonnet l'art d'assembler selon (( les rigoureuses lois » les quatorze vers du petit poème, et il nous signalait, sans en nommer l'auteur, d'abord un sonnet français tiré du Dictionnaire portatif des, rimes françaises de P. -A. de Lanneau (Paris, 1829) :

Doris, qui sait qu'aux vers quelquefois je me plais. Me demande un sonnet, et je m'en désespère...

puis, d'après la communication d'un correspondant, un sonnet espagnol de Lope de Vega, modèle direct du premier :

Un soneto me manda hacer Violante,

Que en mi vida me he visto en talaprieto...

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Il n'y a rien à redire à ces rapprochements curieux, sinon qu'ils auraient gagné en précision si le collaborateur du Journal des Débats avait consulté, par exemple, la Monographie du sonnet de M. Louis de Veyrieres (Paris, 1869-1870, 3 vol. in-12): là il aurait vu que le premier sonnet imité de Lope de Vega (Boris, qui sait qu'aux vers..,' appartient à Régnier Desmarais. Mais M. de Veyrieres lui-même n-a pas épuisé le sujet, et comme ces questions de généalogie littéraire ou de parenté entre écrivains ne deviennent intéressantes qu'à la condition d'être exactement documentées, j'espère que le lecteur ne m'en voudra pas de lui exposer l'histoire aussi complète que possible de cette filiation.

Avant Lope de Vega, et toujours dans le domaine de la littérature espagnole, nous avons deux autres pièces qu'on pourrait bien tenir pour le point de départ ou les premiers esvsais du sonnet-définition, si elles ne sont pas, comme tant de pièces espagnoles, un pastiche de quelque composition italienne antérieure qui reste à découvrir. On trouve le premier de ces sonnets, sous le nom de Diego de Mendoza, au iol. 65 v** d'une anthologie très connue du commencement du xvii* siècle, la Primera parte de las Flores de poetas i lustres de Espafla, compilée

LE SONNET DE MENDOZA l55

par Pedro de Espinosa et imprimée à Valladolid en i6o5^ :

Pedis, reyna, un soneto : y a le hago ; Ya el primer verso y el segundo es hecho.

Si el tercero me sale de provecho, Gon otro verso el un quarteto os pago.

Ya llego al quinto. Espaila, Santiago !

Fuera, que entro en el sexto ; sus, buen pecho ! Si del septimo salgo, gran derecho ïengo a salir con vida deste trago.

Ya tenemos a un cabo los quartetos.

Que me dezis, sefiora ? no ando bravo ?

Mas sabe Dios si temo los tercctos ;

Y si con bien este soneto acabo, Nunca en toda mi vida mas sonetos î Ya deste, gloria a Dios, be vislo el cabo.

Le sonnet en question appartient-il vraiment au célèbre homme d'Etat, érudit et poète ? On en doute. Il est à remarquer en elTet que la pièce n'apparaît ni dans les manuscrits de ses otmvres poétiques ni dans le choix qui en fut publié à Madrid en 1610. Aussi les derniers éditeurs andalous des Flores d'Espinosa n'ont-ils pas hésité à l'adjuger à un homonyme, le capitaine Diego de Mendoza de Barros ^ L'autre son-

I . Voyez dans le Catâlogo de la biblioteca de Salvâ, sous le n" 3^0, la description de ce très rare volume dont certains exemplaires ont des cartons.

3. Primera parie de las Flores de poetas ilustres de Espafia ordenada por Pedro de Espinosa. Segunda edicion dirigida y anotadaporD. Juan Quirôs de los Rios y D. Francisco Rodrigue z Marin, Séville, 1896, p. 368.

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iict, à peu près contemporain et que ces mêmes éditeurs ont rapproché du premier, est l'œuvre de la muse badine de Baltasar del Alcâzar.

Yo acuerdo revelaros un secreto En un soneto, Inès, bella enemiga, Mas por buen orden que yo en este siga.

No podra ser en el primer cuartelo.

Venidos al segundo, yo os prometo Que no se ha de pasar sin que os lo diga ;

Mas estov hecho, Inès, una hormiga

Pues ved, Inès, que ordena el duro hado.

Que tcniendo el soneto ya en la boca Y el orden de decillo ya estudiado.

Conté los versos todos, y he hallado Que por la cuenta que à un soneto toca, Ya este soneto, Inès, es acabado.

Le petit exercice fut goûté. Lope de Vega, ([ui alors, vers i6o5, entrait précisément dans sa période de grande production, et volontiers happait au passage les idées d'autrui capables de donner du piquant et de la variété à ses propres ouvrages, n'oublia pas le sonnet de Mendoza ([u'il dut lire plus d'une fois dans les Flores d'Espinosa, le recueil à la mode, et où luimême figurait en bonne place avec plusieurs poésies lyriques.

Toutes les anthologies modernes, depuis le

I. Les points sont dans l'édition {Ensayo de una biblioteca espanoh de Gallardo, t. I, col. 76).

LE SONNET DE LOPE DE VEGA ib'J

Parnaso espahol de Lôpez de Sedano et les diverses éditions des Poesias selectas de Quinlana jusqu'à la Colecciôn de autores selectos latinos y castellanos (Madrid, 1849), estimable manuel scolaire, et jusqu'aux « Morceaux choisis » que perpètrent annuellement les éditeurs d'Espagne ou d'Amérique, toutes ces compilations reproduisent un sonnet de Lope de Vega fait sur le patron de celui des Flores d'Espinosa, mais, bien entendu, sans nous dire où elles l'ont pris. Un Anarlais fort heureusement a remédié à la négligence des anthologistes espagnols eu désignant avec précision le parage du fameux morceau '. Il se lit, nous apprend lord Holland, au milieu environ de l'acte III de la Nina de plata\ pièce du genre historico-romanesque, et non des meilleures de cette catégorie, que Lope composa au mois de juin 161 3, et livra à l'impression en 16 17 dans la Novena parte de son théâtre. Lord Holland juge le sonnet « very happily introduced )), ce qui ne sera pas l'avis de tout le

1 . Somc Account of ihe Vives and writings of Lope Félix de Vega Carpio and Giiillen de Castro, Londres, 1817, t. I, p. 229.

2. Cette pièce a été traduite en français par Damas- Hinard, cous le titre La belle aux yeux d'or^ dans le tome II de son Théâtre de Lope de Vega (Bibliothèque Charpentier). A la place

du sonnet original de Lope, Damas-Hinard a mis l'imitation de Régnier Desmarais. La A^ma de P/a/aaété réimprimée, avec une bonne notice de Menéndez Pelayo, dans le t. IX (Madrid, 1899) -des Obras de Lope de Vega publicadas por la R. Academia Espafiola.

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monde. A vrai dire, il ne tient par rien du tout au sujet du drame, et le personnage qui le récite, le gracioso Chacon, valet du jeune premier don Juan, pourrait, dans la scène où il cherche à distraire son maître, lui débiter aussi bien n'importe quelle autre calembredaine.

Chacon conte qu'il a fait quatre fois œuvre de poète, que ses trois premiers essais ne lui ont valu que d'être rossé et conspué, mais qu'avec le quatrième, qui fut un sonnet, il a gagné une belle gratification. (( Voyons ce sonnet, dit don Juan. — Aurez-vous la patience de l'écouter i^ — Mais, oui. — Alors je commence. — Le sujet.^^ — Le sujet, c'est le sonnet lui-même » :

Un soneto me manda hazer Violante, Que en mi vida me he visto en tal aprieto.

Quatorze versos dizcn que es soneto :

Burla burlando van los très delante.

Yo pense que no hallara consonante,

Y estoy a la mitad de olro quarteto ; Mas, si me veo en el primer terceto,

No ay cosa en los quartetos que me espante.

Por el primer terceto voy entrando,

Y parece que entre con pie derecho, Pues fin con este verso le voy dando.

Ya estoy en el segundo. y aun sospecho Que voy los treze versos acabando.

Contad si son quatorze y esta écho * .

I. Je suis ici, non pas l'édition princeps de la Parte /.Y, de 1617, que je n'ai pas sous la main, mais la réimpression de Barcelone, 1618.

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