‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 67 sur 161 · SEDANO ET MARTINEZ DE LA R08A · texte numérisé non relu

SEDANO ET MARTINEZ DE LA R08A

Les critiques espagnols se sont extasiés sur cette aimable plaisanterie. Lopez Sedano, qui qualifiait déjà de (( fameuse invention » le sonnet attribué à Mendoza doù procède celui de Lope de Vega, ne peut contenir son enthousiasme en parlant du second. Le talent de Lope éclate, dit-il, dans cette pièce, aussi remarquable par le charme des expressions que par la facilité du style. Quel dommage qu'on ne puisse aussi reconnaître au grand poète le inérite de l'invention ! Quoi qu'il en soit, sa copie l'emporte de beaucoup sur le modèle, etc., etc.*. Martinez de la Rosa, qui avait le goût plus sûr que Sedano, s'exprime aussi avec plus de modération. Il estime que Lope a « plaisanté heureusement et spirituellement en perfectionnant un thème ingénieux qui avait été traité avec un médiocre succès par Mendoza " » . J'avoue , pour ma part, ne pas sentir autant que ces critiques la supériorité écrasante du sonnet de Lope : les deux morceaux me semblent aller de pair, ou peu s'en faut. Au surplus, leurs auteurs n'ont pas dû croire, j'imagine, qu'ils avaient créé des chefs-d'œuvre.

1. Parnaso espaiiol, Madrid, 1776, t. IV, p. v des notes à la fin du volume.

2. Anotaciones à la Poética, dans les Obras de Martinez de la Rosa, éd. Baudry, t. I, p. 198.

l6o V. HISTOIRE DE DEUX SONNETS

L'Espagne ne larda pas à exporter son produit dans les pays avoisinants où la marque de Lope eut si longtemps la faveur du public et prima toutes les autres. Le sonnet de Lope a-t-il été imité en Italie? (Vest une question que je ne snis pas en mesure de résoudre. On attribue à Marino\ grand admirateur du poète castillan, une traduction de cebàdinage. mais je Tai cherchée en vain dans plusieurs scelle de sonnets et dans quelques recueils du cavalier Giambattista. J'ajonte que le biographe de Mari no, M. Mario Menghini. ne signale pas cette traduction parmi les emprunts de son aiiteur au riche trésor de Lope". Renvoyons cette recherche aux savants italiens cpii étudient maintenant avec tant de zMe les relations littéraires entre les deux Péninsnles. et occupons-nous seulement de la France.

Ici. il inq)orte d'abord de faire justice d'une accusation gratuite qu*t>n a portée contre nous. Nous nous serions parés des plumes du paon ; nous aurions aouIu ravir à l'Espagne cette trou- A aille de génie. (Test ce que déclare Lopez

1. l.i»nt Hollaïul. Som^ .{>'■'> lin t of the lives and wr'Uimjs of /..>/><• ryir de l ,y'i C't^'pio an.f Ikii'U-n de Castro, t. I, p. aSo, et H. \No!ti. iWs^hî'Kt,' .u's S.rtUcs in der dt-utschen Dichtung,

i^ l'i ri.%; e- «V iw-e di Gi.i'ib'tUist»! Marino, Rome, 1888,

REGMER DESMARAIS l6l

Sedano : (( Les Français ont prétendu s'approprier la gloire de la fameuse invention, Taltrihuant à eerlain poète moderne : ils se seraient e'pargné cette erreur s'ils avaient lu nos célèbres poètes. )) Si par le « poète moderne » Sedaiio a entendu parler de Régnier Desmarais, il s'est trompé du tout au tout. \on, l'on n'a pas pu en France attribuer sérieusement le « sonnet du sonnet » à cet excellent connaisseur des littératures italienne et espagnole, par la bonne raison que non seulement Desmarais n'a pas dissimulé son emprunt, mais qu'il l'a proclamé bien liant, comme faisait Corneille quand il s'inspirait des dramaturges espagnols. A la longue, sans doute, le sonnet français extrait des œuvres du poète et publié dans une foule de « Morceaux clioisis » a fait oublier l'original : il suffisait toutefois de recourir aux Poésies françaises de M, l'abbé Régnier Desmarais, secrétaire perpétuel de V Académie française (Paris, 1708), pour y trouver à la page 91 l'aveu ingénu de la pure vérité. Le morceau s'y présente ainsi :

So>NET IMITÉ DE LoPE DE YeGUE

Doris, qui sait qu'aux vers quelquefois je me plais. Me demande un sonnet, et je m'en désespère.

Quatorze vers, grand Dieu ! le moyen de les faire ! En voilà cependant desjà quatre de faits.

Morel-Fatio. III. — II

l62 V. HISTOIRE DE DEUX SO>>ETS

Je ne pou vois d*abord trouver de rime ; mais, En faisant on apprend à se tirer d'alTaire.

Poursuivons, les quatrains ne m'estonneront guère. Si du premier terset je puis faire les frais.

Je commence au hazard, et, si je ne m'abuse.

Je n'ai pas commencé sans Taveu de la Muse, Puisqu'en si peu de temps je m'en tire si net.

J'entame le second et ma joie est extrême.

Car des vers commandez j'achève le treizième. Comptez s'ils sont quatorze, et voilà le sonnet.

Maintenant que nous avons vengé la mémoire de Régnier Desmarais et mis sa bonne renommée à l'abri des imputations calomnieuses du critique espagnol, il nous faudrait cependant donner raison à ce dernier, si, au lieu de Régnier Desmarais, il avait prétendu viser Voiture, qui a sur la conscience une imitation inavouée, moins littérale il est vrai, mais pourtant évidente, du même sonnet de Lope ; j'entends sa définition bien connue du rondeau.

Rondeau

Ma foy, c'est fait de moy, car Isabeau M'a conjuré de luy faire un rondeau.

Cela me met en une peine extrême.

Quoy treize vers, huit en eau, cinq en enic ! Je luy ferois aussi-tost un batteau.

Eu voila cinq pourtant en un monceau.

Faisons en huict, en invoquant Brodeau, Et puis mettons par quelque stratagème

Ma foy, c'est fait.

VOITURE ET MEILHAG l63

Si je pouvois encor de mon cerveau Tirer cinq vers, l'ouvrage seroit beau ; Mais cependant je suis dedans runziéme.

Et si je croy que je fais le douzième.

En voila treize ajustez au niveau.

Ma fov, c'est fait!^

Voiture, qui séjourna à Madrid en i6c{3, put, à la rigueur, y recueillir de la bouche même du vieux Lope le morceau qu'à son retour il transposa en français : il aurait bien fait d'en indiquer Tauteur.

Je ne poursuivrai pas Thistoire des imitations du sonnet espagnol ou de ses succédanés français dans les littératures anglaise et allemande : on trouvera à ce sujet des informations sullîsantes dans le livre sur Lope de Lord HoUand*, et dans celui de M. Henri Welli \ Je terminerai en reproduisant le sonnet de M. Meilhac qui a servi de prétexte à cette petite dissertation et qui clôt aimablement le cycle du badinage d'origine espagnole :

Un sonnet, dites-vous ? Savez-vous bien. Madame, Qu'il me faudra trouver trois rimes à sonnet P Madame, heureusement, rime avec âme et flamme. Et le premier quatrain me semble assez complet.

1 . Poésies de Monsieur de Voiture, p. 08. A la suite des Œuvres du même, Paris, i65o, in-4°-

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