LA FILLE ISABELLE I7I
Dès lors s'ouvre devant lui la carrière de soldat d'aventure, de marin et de pillard, qu'il mènera la plus grande partie de sa vie et surtout dans le bassin oriental de la Méditerranée. Le premier livre de ses mémoires est consacré au récit de ses exploits et aventures au service de Tordre de Malte. Oii a de la peine à se retrouver dans tous les menus incidents de ces campagnes, entreprises en apparence pour purger la mer des corsaires barbaresques, mais où chacun tirait de son côté et faisait son profit comme il Tentendait, aux dépens des infidèles comme des chrétiens ; notre homme brouille souvent les événements, il n'est pas très sûr des dates ni des noms, il raconte sans art, mais non sans talent: surtout, mérite bien appréciable, il ne délaye pas et le détail pittoresque qui éclaire une situation ou un personnage lui tombe assez naturellement de la plume.
Certaines parties du deuxième livre présentent peut-être plus d'intérêt. Rentré en Espagne, Contreras obtient, grâce à des protections, qu'on le nomme enseigne et lui donne une compagnie à lever. Au cours de cette opération, une fille publique, pensionnaire d'une puterla de Cordoue, qui l'avait vu maltraiter un alguacil, s'éprend de son beau courage et s'offre à vivre avec lui. Pour le rassurer, elle lui affirme « qu'il
n'y a [kis. dans loulc l'Andalousie, de femme de plus grand profit qu'elle, comme en pourrait témoigner le tenancier de la maison publique d'Ecija. )) Contreras, au premier abord, est un peu surpris. « mais, dit-il. comme je Taimais bien, rien de ce qu'elle médit ne me parut mal; au contraire, je trouvai qu'elle s'était fort bien comportée en venant ainsi me chercher et me solliciter. » Il la prend donc et marche avec sa compagnie sur Lisbonne, à travers TEstremadure. a Je la conduisais plus cérémonieusement que si elle avait été fille d'un gentilhomme, et, à vrai dire, à qui ne savait pas qu'elle avait passé par une maison publique, elle imposait le respect, car elle était jeune, jolie et point sotte. » Cette association ne laisse pas que de procurer certains ennuis à notre enseigne. Son capitaine, fort de son grade, veut avoir pait aux faveurs de la belle qui se rebiffe : d'où scène de violence, fausse couche de la femme, intervention de l'enseigne qu'on a prévenu et qui, furieux, frappe son supérieur. On arrête Contreras et on le mène à Madrid, où il réussit cependant à expliquer sa conduite et obtient d'aller rejoindre sa compagnie à Badajoz ; il y retrouve l'Isabelle, rétablie et exerçant son métier dans la maison publique du lieu. Touchante rencontre, mais de nature à étonner un peu divers témoins qui dénoncent
LE DRAME DE MONREALE l'jS
cet officier aucorregidor a comme le plus grand rufian d'Espagne ». Contreras a quelque peine à se défendre de mériter ce fâcheux sobriquet, car les apparences le condamnent : (( Monsieur le Corregidor, quand on ne connaît pas les gens, on ne les offense pas, et je lui expliquai qui j'étais. )) L'autre s'excuse et ils deviennent les meilleurs amis du monde. Enfin, le couple arrive à Lisbonne, où le fameux D. Cristobal de Moura accueille fort bien l'enseigne et le gratifie. Sa mission remplie et la compagnie qu'il avait levée réformée. Contreras, toujours accompagné de l'Isabelle, revient en Espagne, à Valladolid, qui fut la dernière étape de la malheureuse créature. Son oraison funèbre par Contreras est encore plus brève que celle du jeune camarade assassiné : « Elle mourut en fonction. Dieu ait son âme I » *
Autre incident assez scabreux et qui finit d'une façon tragique. Se trouvant en garnison à Monreale près Palerme, Contreras, alors en très bonne forme, — « estaba yo entoncesbuen moceton y galân, que daba envidia, » — y fait la connaissance d'une jeune femme espagnole, veuve d'un magistrat. La dame, fort appétissante et assez riche, s'enliche du capitaine et, malgré sa pauvreté, l'épouse. Tout va bien pendant un an et demi, mais intervient un ami qui détourne
facilement la jolie Espagnole de ses devoirs. Averti par un petit page, qui lui demande naïxenicnt : « Monsieur, en Espagne, les amis baisent-ils les femmes de leurs amis ? », Contreras lui réplique : « Pourquoi demandes-tu cela ? » — « Parce que, répond le page, un tel baise madame, et elle lui a montré ses jarretières. » Alors (Montreras, pour maintenir son punto, impose silence au page : « Oui, mon ami, cela se fait en Espagne ; et sinon, X... ne le ferait pas : mais n'en dis rien à personne, et si lu le vois recommencer, préviens-moi pour que je lui en parle. » L'autre recommence, en effet, et Contreras surprend les coupables : (( Je les trouvai ensemble un malin et les tuai ; » — dans le manuscrit ces derniers mots sont surchargés de la correction: « et ils moururent. — Dieu les ait Bcçus au ciel, si dans cette passe ils se sont repentis ! »
Rentré en Espagne pour solliciter quelque emploi cl sétant mis dans un mauvais cas en blessant un notaire royal, Contreras commence à se dégoûter du métier : « no mas Corte ni Palacio ; » et il décide de se retirer du monde, il se fera ermite. C'était alors une carrière comme une autre et même plus lucrative qu'une autre, au dire de Cervantes. Rapidement il se procure tout Taltirail de l'emploi : ciliée, disciplines.
CONTRERAS ROI DES MORISQUES l'jb
sac, cadran solaire, livres dévots, semences, un crâne et une petite bêche, et se met en route pour bâtir son ermitage sur les pentes du Moncayo en Aragon. Et voilà le capitaine Contreras transformé en Fray Alonso de la Madré de Dios ! Le nouveau genre de vie lui réussit ; il en est ravi : « Je jure que si Ton ne m'en avait pas tiré comme on Ta fait, j'y serais encore et accomplirais force miracles. » Une grave imputation, fondée sur quelques paroles dénaturées et grossies, Yen tire à son grand détriment : Contreras est accusé d'avoir voulu se faire proclamer roi des Morisques d'Espagne ! L'accusation reposait uniquement sur le fait qu'étant alférez il avait, traversant le bourg de Hornachos en Estremadurc habité par des Morisques, découvert un dépôt d'armes dissimulé dans la cave d'une maison. Cette découverte, dont il informa alors le commissaire de la compagnie et que les deux hommes jugèrent prudent de ne point divulguer, fut néanmoins connue de quelques soldats qui en parlèrent. L'affaire couva plusieurs années, mais le peuple surexcité, affolé par le fanatisme de quelques conseillers de Philippe III qui avaient juré d'en finir avec la race musulmane, accueillait avec avidité tous les bruits sinistres que ces conseillers et des membres du haut clergé répandaient à dessein sur un projet de
soulèvement général des Morisques. Tout devenait prétexte à suspicion, tout ce qui se produisait d'un peu extraordinaire était immédiatement interprété comme ayant trait à la fameuse conspiration. Comment Contreras, pour avoir simplement découvert ce dépôt d'armes, put être impliqué dans un interminable procès, soumis à la torture, retenu longtemps en prison, c'est ce qu'il faut lire dans ses mémoires pour se former une idée de la crédulité stupide de la masse, de l'exaltation des agents du pouvoir, de l'incohérence el de l'incapacité inouïes de l'administration sous le règne de Philippe III. L'on pouvait savoir déjà par bien d'autres témoignages à quel point la façade encore imposante de la grande monarchie cachait de hontes et de misères ; mais nulle part, je crois, n'éclate autant qu'ici, dans ces pages écrites sans aucun parti pris de dénigrement par un aventurier qui ne songe qu'à lui, l'irrémédiable déchéance, l'affaissement complet d'une nation qui cin~ quante ans auparavant tenait encore tête à l'Europe. Amusants comme un roman picaresque par ses croquis de mœurs, ses petits aperçus très nets de tel ou tel compartiment du monde espagnol, les mémoires de Contreras confirment tout ce qui dans ces fictions plaisantes pouvait nous sembler grossi à dessein, transfiguré par