‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 72 sur 161 · DÉPART POUR PORTO-RICO I · texte numérisé non relu

DÉPART POUR PORTO-RICO I

rimagination : il n'est rien raconté dans le Gazman de Alfarache ou dans VEstebanillo sur les vices de la classe dirigeante, l'arbitraire et la vénalité des ministres qui ne trouve son pendant dans le récit historique de notre capitaine Contreras.

Beaucoup d'autres traits non moins instructifs, non moins parlants, mériteraient d'être relevés dans ce journal intime. Il en est qui nous découvrent le caractère du narrateur, mélange curieux d'intelligence pratique, d'aplomb imperturbable et de vigueur. Voici, dans une circonstance assez périlleuse, un exemple de son savoir faire et de son sang-froid. Nommé capitaine d'infanterie espagnole, on le charge d'embarquer sur les galions à Sanlùcar un renfort qu'il devait conduire à Porto-Rico, attaqué par les Hollandais. Ce renfort se composait de la plus basse canaille d'Andalousie. Contreras a toutes les peines du monde à garder ses hommes à bord et, quand vient le soir, à les envoyer coucher. A ses exhortations, dites d'un ton amical, ils répondent en se gaussant : « Sommes-nous des poules pour nous coucher de jour ^ F. . . nous la paix ! » Contreras réfléchit quelques instants, puis en appelle un qui lui paraît assez brave et lui propose à brûle-pourpoint de le faire sergent. L'homme, flatté de la distinction et plus con-

Morel-Fatio. III. — 12

tent encore de la solde qu'il entrevoit, accepte. Contreras alors l'envoie à terre chercher les insignes de son nouveau grade. Rentré à bord, muni de sa hallebarde, le capitaine l'apostrophe : (( Vous n'êtes plus ce que vous étiez et prenez garde que chez un gradé le délit devient trahison. Dites-moi, sergent, quels sont les plus mauvais sujets et les plus dangereux ? — Mais ce sont tous des malheureux ! Seuls Calderon et Montanés valent à peu près quelque chose. — Bien, répond Contreras, quand nous les ferons coucher, trouvez- vous ici avec votre épée dégainée. — Mais, par Dieu ! un bâton suffit. — Non, les soldats qui manquent au chef se punissent à coups d'épée. » La nuit venue. Contreras donne l'ordre de descendre et les hommes répondent comme de coutume. « Alors moi, dit Contreras, qui me tenais près de Calderon, je levai mon épée et lui en donnai un tel coup sur la tête, qu'on voyait couler sa cervelle, et je criai : « Ah ! canailles, insolents ! En bas ! » En un clin d'oeil, tous descendirent dans leur couchette comme des moutons. Quelques-uns disaient : (( Monsieur le Capitaine, Calderon se meurt. » Et moi je répondis qu'on le confessât et le jetât a la mer, tandis que j'ordonnai à d'autres de le soigner. Puis je fis mettre aux fers le Montanés ; après quoi, plus personne ne bou-

Page 1