‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 73 sur 161 · CONTRERAS ET LE PRÉSIDENT DES INDES · texte numérisé non relu

CONTRERAS ET LE PRÉSIDENT DES INDES

gea : personne dans toute la traversée ne se permit même un nom de Dieu ! car celui qui jurait, je le postais debout, une heure durant, avec un morion de trente livres sur le chef et une cuirasse qui en pesait autant. »

Une autre anecdote nous montre Contreras en présence des plus puissants du jour, leur tenant tête et se faisant rendre justice. Revenu d'une mission au Maroc où il avait rendu d'importants services, il se présente à la cour et obtient une audience du jeune roi Philippe IV, en présence de son valida D. Baltasar de Zùfiiga. Après l'audience, le ministre lui ayant demandé ce qu'il voulait. Contreras répond que le Conseil Ta proposé pour commander une flotte.

(C Bien, dit D. Baltasar, on vous donnera cela et une petite gratification. » Le lendemain, le ministre lui remet, en effet, un ordre pour le président du Conseil des Indes et un billet : « Prenez cela et ayez patience. Sa Majesté en ce moment est un peu gênée : no puede mas en materia de maravedis. » Contreras, d'un beau geste, veut rendre le billet ; il le garde néanmoins, après s'être fait un peu prier, et va porter l'ordre au président des Indes, qui le reçoit fort mal. A la vilaine figure (cara de hère je) que lui fait ce président, notre capitaine comprend de suite qu'il réserve la place à un autre. Bon,

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se dit-il, et il retourne a Taudience du Roi, où il renouvelle l'exposé de ses services et annonce que le président n*a pas exécuté Tordre. Philippe IV, ennuyé, mais ne sachant trop que répondre, lui arrache sa pétition et le plante là. Assez décontenancé, Contreras ne se tient pas cependant pour battu. Il va porter ses doléances chez le premier ministre et se rencontre à la porte avec le président des Indes. Hardiment, il force l'entrée et, s'adressant à D. Baltasar, lui dit : (( Je supplie Votre Excellence de demander à M. le Président s'il est satisfait de moi. — Mais oui, répond le Président, Contreras est un bon soldat : nous l'avons envoyé à Porto-Rico et il s'y est très bien conduit. — Eh bien, puisque je suis un si brave homme, pourquoi ne m'avez-vous pas nommé, alors que le Roi vous l'ordonnait et que Son Excellence vous le signifiait par un autre papier ? — Mais, c'est fait I — Non, dit Contreras, en se tournant vers le ministre, non, il vous trompe, comme il m'a trompé. — Mais, riposte l'autre, je vous répète que c'est fait. » Et D. Baltasar ayant insisté, disant que la volonté du Roi devait s'exécuter, le pauvre président ne put plus dire un mot, et, sortant en chancelant, il tomba tout de son long avant d'arriver à la rue. On n'eut que le temps de le porter chez lui, où, après avoir

CONTRERAS ET LOPE DE VEGA l8l

repris quelques instants connaissance, il expira. Contreras regretta alors de Tavoir un peu trop vivement bousculé. (( Il demeura sans vie, mais moi je demeurai sans mon commandement. )) Don Baltasar, en effet, profita de Taccident pour retirer à Contreras sa faveur, prétextant qu'il avait causé la mort d'un haut fonctionnaire et bien heureux de se débarrasser ainsi d'un solliciteur si extraordinairement tenace. L'histoire pourrait être vraie, car D. Fernando Garrillo, président du Conseil des Indes, mourut en effet le 23 avril 1622, au début du règne de Philippe IV, à une date, par conséquent, qui répond bien à celle qu'indique le narrateur ; mais je pense qu'il serait imprudent d'en garantir tous les détails. Contreras a dû broder sur des souvenirs un peu confus, et sans s'en douter lui-même. N'arrive-t-il pas à nos (( cadets de Gascogne » de croire souvent aux histoires stupéfiantes qu'ils nous racontent ?

Pour terminer cet aperçu des mémoii'es de notre soldat, je citerai les quelques mots qu'il consacre à ses relations avec Lope de Vega.

Capitaine réformé et réduit à rentrer à Madrid en assez piteux état, — comme il dit, pobrepretendiente en la Cor te, — le grand dramaturge le rencontre. (( Sans m'avoir jamais vu de sa vie, il me conduisit chez lui en disant : Mon-

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sieur le Capitaine, avec des hommes comme vous on partage son manteau. — Nous vécûmes en camarades plus de huit mois, lui me donnant à dîner et à souper, et menie des vêtements.

Dieu le lui paye ! Et non coulent de cela, il me dédia une comédie, El Rey sin reino, qui figure dans la vingtième partie de son théâtre et qui est inspirée par Taccusation qu'on porta contre moi à propos des Morisques. » Etre célébré de son vivant par le premier poète de TEspagne et voir quelques-unes de ses prouesses exposées au public des théâtres, où le nom de Lope faisait toujours cour pleine, voilà qui n'a pas dû déplaire au fougueux aventurier !

La seconde autobiographie, dont nous devons la mise en lumière a D. Antonio Paz y Melia\ le très savant conservateur du département des mianuscrits de la bibliothèque de Madrid, n'a pas le charme de la première, quoiqu'elle abonde en petits faits curieux et mérite d'être lue par quiconque désire pénétrer dans la vie espagnole du xvir siècle et en connaître un peu plus que

I. Vida del soldado M'ujuel de Castro (iSqS-iGii), esrrita por él mismo. Madrid, Murillo, 1900 (Bibliotheca hispanica).

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