LE CAUTERE DU VICE-ROI
banalité, et ensuite parce que Fauteur ne sait jamais mettre en relief les quelques traits qui les rendraient supportables et permettraient de les raconter après lui. Son récit, je le répète, ne vaut que par le menu détail, par les observations prises sur le vifqu41ya consignées et qu'il faut butiner péniblement dans sa prose aussi désordonnée qu'insipide. Ça et là, quand il ne parle plus de ses exploits galants et note ce qu'il a vu et ce qui se passait autour de lui, on le suit mieux.
M. Paz y Melia a très bien indiqué les parties de ces mémoires que Thistorien pourra mettre à profit ; il a signalé notamment la description minutieuse que Castro nous a donnée de la cour du vice-roi comte de Benavente, alors régnant à Naples, car régner est bien le mot, ces représentants de la Majesté Catholique astreignant leurs officiers et leurs domestiques aux rites d'une étiquette qui n'avaient rien à envier à ceux de la casa de Borgofla. Rien de curieux et de comique, par exemple, Comme le récit du curage du cautère de Son Excellence, qui se pratiquait en grande cérémonie, soir et matin, et nécessitait, outre la présence du chirurgien, un nombreux personnel muni de tout un attirail de lames d'argent percées de trous, de pois chiches, de feuilles de lierre, etc., qu'apportaient, hiérar-
chiquement, — on pourrait presque dire liiératiquement, — je ne sais combien de gentilshommes de la chambre, de camériers et de laquais. Pour un peu, Castro nous aurait fait assister à la même cérémonie dans les appartements de la comtesse ; il se contente toutefois de dire : « Et Madame la Comtesse a aussi deux cautères, Tun au bras, l'autre à la jambe. » Tenons-lui compte de sa réserve. A côté de cette magnificence, de cette profusion de serviteurs, de cette pompe royale, Castro dévoile des liatiludes misérables, des manies de petit bourgeois avare. « La première chose que fait le valet de chambre est de regarder si les bas de Son Excellence sont en bon état, et, s'il y a quelque reprise à y faire, on les donne au ravaudeur qui vient pour cela chaque matin ; car le comte a cette manie que, bien qu'il possède des milliers de chausses, de bas et de pourpoints, il ne se trouve à l'aise et mis à son goût que dans des vieilleries : aussi ordonne-t-il de raccommoder tout ce qu'il porte, au point qu'on ne reconnaît plus de quelle étoffe étaient primitivement faits ses vêtements. »
En matière d'étiquette, Castro relate encore un incident qui se passa lors du remplacement du comte de Renavente par son successeur, le comte de Lemos, et qui, motivé par cette éter-
QUESTIONS d'étiquette 187
nelle question du traitement dû aux diverses catégories de nobles titrés, eût pu avoir les plus graves conséquences. Le comte de Lemos, à son arrivée, n'ayant donné que de la Merced à D.
Juan de Zûniga, fils du comte de Benàvcnte, bien que ce jeune homme fût fils aîné de la seconde femme du comte, marquis de Gajanejo et membre du Conseil collatéral, le D. Juan lui riposta par un Seiïoria. a II me semble qu'on appelle les (irands Excellence, » dit alors Lemos. « Celui qui ne me traite pas comme il doit, je le traite comme il mérite, » répondit l'autre. A ces mots, le comte lui tourna le dos et entra dans l'appartement des dames. Mais les paroles prononcées et accompagnées d'autres plus vives ayant amené une dispute au dehors entre D.
Juan et quelqu'un de la suite du comte, le bruit en parvint à l'intérieur du palais. « Quel est ce vacarme? » dit le comte de Benavente. « C'est sans doute votre fils, répondit Lemos, qui m'a manqué de respect. Il ignore les usages, mais quand on ne sait pas, on apprend et on s'observe. )) — - (( Mon fils, répliqua Benavente, a bien agi, et vous fort mal en ne le traitant pas comme vous le deviez. Et je ne vois pas pourquoi, car vous n'êtes pas sans savoir ce que la maison des comtes de Lemos doit à la mienne. Sans doute vous rêvez des choses impossibles. »
l88 VI. SOLDATS ESPAGNOLS
Le comte de Lemos mit alors la main à son épée, et Benavente en fit autant : il fallut qu'une des dames présentes s'interposât et calmât les deux vice-rois prêts à se jeter l'un sur l'autre pour ces manquements au code sacré des cortesias.
Ni Castro ni Contreras ne relèvent à nos yeux la société de leur temps, ils la peignent telle qu'elle était, et leur indifférence ou leur absence d'indignation en présence de beaucoup de choses répréhensibles dont ils parlent, montre que leur niveau moral ne s'élevait pas très haut. En revanche, nulle hypocrisie en leurs discours ; ils ne se donnent pas pour meilleurs qu'ils n'ont été; ils se vantent volontiers d'actions que dans l'intérêt de leur mémoire il eût mieux valu taire et en disent même plus qu'ils n'en ont fait.
Cette sincérité les rend, en somme, l'un et l'autre assez sympathiques, et l'on se prend, par moments, à admirer chez ces natures vigoureuses et prime-sautières l'abondance de la sève, l'entrain, l'esprit d'entreprise, la force d'endurance : de belles qualités viriles, à coup sûr, et qui les auraient peut-être conduits à accomplir de grandes choses, si l'ère des grandes choses n'avait été close pour l'Espagne. L'Etat ne vivait plus qu'en raison du prestige ancien et de la force acquise; ses organes fonctionnaient mal : mais il restait encore des hommes.