LE CORREGIDOR DON LUIS I9I
étrange document. Néanmoins ce scélérat reste en fonctions, il achève tranquillement les trois années de son mandat ; tout le monde tremble devant lui, et les commissaires, que la ville veut envoyer à la cour pour se plaindre, n'osent pas partir et se dérobent. Il faut enfin que Téveque, après avoir épuisé les moyens de conciliation, — jusqu'à offrir de prêter sa propre litière pour y cacher une maîtresse du corregidor qui causait un trop grand scandale — il faut que l'évêque prenne lui-même la défense de ses ouailles, et cela seulement après l'expiration des trois années de cette belle administration. Et nous ne sommes qu'en i654, cinq ansavantla paix desPyrénées, à une époque où le pou voir royal était encore debout et où la grande machine gouvernementale fonctionnait encore régulièrement ! Voilà ce que le retour aux affaires publiques de la haute aristocratie — si sagement écartée par Philippe II — et le gouvernement des favoris ont fait de l'Espagne.
Tout autre nous apparaît le frère cadet, don Félix. Ses mémoires le dépeignent comme un bon gentilhomme, scrupuleux dans l'accomplissement de ses devoirs de soldat ou de magistrat, très dévot, ainsi qu'il a été dit, et par conséquent un peu crédule, mais point contemplatif; se préoccupant, quand il le faut, de son avance-
ment et ne négligeant pas, pour la gloire de la vie future, ses intérêts terrestres. En somme, un Espagnol pur sang avec beaucoup de qualités et quelques défauts de la race. Sa période de fougue, il Teut comme tout le monde, mais ne la prolongea pas trop longtemps : par-ci , parlà des galanteries et quelques coups d'épée donnés à bon ou à mauvais escient. Don Félix glisse sur ses frasques de jeunesse, ses mocedades, comme on dit là-bas : aussi bien ne pouvait-il décemment en rapporter l'honneur à sa sainte patronne. Il se maria jeune, étant encore officier de cavalerie, et, à ce qu'il dit, moins par goût que pour obéir à Celle qui présidait à ses destinées. (( Il plut à Notre-Dame de me tirer de la condition de célibataire, qui est terrible, et de m'inciter à me marier, chose alors entièrement contre ma nature ; mais quand Dieu aide par l'intermédiaire de sa glorieuse mère, il n'est difficulté dont on ne triomphe ni penchant qu'on ne change. » Il se fit à cette nouvelle vie et y prit goût, à tel point que par deux fois il renouvela l'épreuve. De ses trois femmes, il parle en termes sinon tendres, ce qui serait peu espagnol, tout au moins en termes suffisamment amicaux. Les mémoires de don Félix Nieto de Silva sont essentiellement militaires. La première période de sa vie, il la passa tout entière à guer-
CAMPAGNE DE PORTUGAL Iq3
royer en qualité de capitaine, puis de mestre de camp, sur la frontière de Portugal. Depuis la révolution de Portugal de i64o, qui brisa violemment les liens que Philippe II, soixante ans auparavant, avait réussi à nouer entre les deux Etats péninsulaires, les Espagnols, pour reconquérir ce qu'ils avaient perdu, et les Portugais, pour défendre leur indépendance, bataillèrent une trentaine d'années et parfois avec acharnement. Guerre mal conduite et peu glorieuse pour l'Espagne, qui y usa cequi luirestait de généraux,
I de soldats et de ressources, et eut en fin de compte l'humiliation de ne pouvoir réduire ceux qu'elle appelait des rebelles. Grâce à l'impéritie des généraux espagnols ou plutôt du gouvernement, qui bien souvent paralysait leurs efforts, et grâce aussi à l'appui que le Portugal
I trouva auprès de plusieurs puissances étrangères,
I ce recoin frincôn), si convoité des Espagnols et dont ils ne parlent guère sans dépit, leur échappa définitivement. Nieto de Silva n'a cure de politique : point de réflexions dans ses mémoires sur les causes et les conséquences de cette guerre. 11
I ne voit que ce qui se passe sous ses yeux et ne compte que les coups qu'il a donnés ou reçus. A l'entendre, il en donna et reçut beaucoup, il en donna même plus qu'il n'en reçut. C'est bien possible, et, quand on a fait la part de l'imagi-
i Morel-Fatio. III. — i3
igd VI. SOLDATS ESPAGNOLS
nation méridionale, qui voit un peu plus grand que nature, il faut convenir de bonne foi que les récits de Nieto de Silva ont un réel accent de sincérité. S'il lui est arrivé parfois de forcer un peu la dose, croyez bien que ce n'est pas pour se vanter, car, après tout, il se montre plutôt modeste, mais c'est qu'il est profondément convaincu que les choses se sont ainsi passées. Rapportons-nous-en donc à lui, et bénie soit Notre- Dame de la Pena de Francia qui sut accomplir en sa faveur de si beaux miracles.
Ce qui donne un charme particulier à ces mémoires mihtaires, c'est qu'on les sent dictés par un homme qui aimait son métier, qui avait un vif sentiment de l'honneur et des devoirs qu'impose la dure profession des armes. Qu'on en juge par ce joli récit d'une capitulation. Les Espagnols cernés par les Portugais ont été contraints de s'enfermer dans l'église du bourg de Lumbrales et de s'y fortifier. Là, rien absolument à manger ni à boire; les soldats d'ailleurs, en entrant, ayant aussitôt vidé les bénitiers pour apaiser leur soif. On passe ainsi un jour et une nuit sans rien prendre et sans pouvoir sortir, l'ennemi ayant barricadé les rues avoisinantes.
Le matin vint et nous ressentîmes une grande joie en voyant poindre un gros d'infanterie, environ six bataillons, car nous crûmes qu'ils venaient nous secourir, et
RÉCIT D UNE CAPITULATION igS
nous commençâmes donc à préparer notre sortie. Mais ce n'était pas ce que nous pensions ; ces gens étaient un renfort qui venait à l'ennemi, de sorte que nous nous trouvâmes encore plus mal qu'auparavant. La soif nous tourmentait au point que la lampe qui brûle devant le très saint Sacrement s'étant éteinte faute d'huile, mon lieutenant s'en approcha et but l'eau qui s'y trouvait ! Les hommes et moi n'en pouvions plus et déjà l'ennemi battait la chamade ; mais nous ne lui répondions point. Nous demeurâmes ainsi jusqu'au soir. A ce moment et tandis que moi et d'autres capitaines conversions avec le général, vint le lieutenant du comte de Fontaine, qui «tait avec nous, et dit au général :
« Que Votre Seigneurie y prenne garde ; si vous ne faites pas battre la chamade, les hommes le feront; ils n'en peuvent plus. »
Et effectivement c'était vrai, car rien que pour parler il fallait faire des efforts. Nous voyant donc en cet état et sans espérance d'être secourus, il nous parut à tous qu'il convenait de répondre aux appels de l'ennemi. Ainsi fut fait, et l'on décida que deux capitaines de l'ennemi entreraient par une échelle dans notre fort, comme otages, tandis que deux des nôtres iraient capituler. Cela conclu, entrèrent Carlos de Torres et le fils de Pedro Jaques de Magallanes, et le général m'ordonna de sortir, moi et le baron d'Andelot. Je voulus me refuser à sortir, mais le général ne le permit pas. Je sortis donc, contre mon gré, et ledit baron avec moi. Le général me dit alors qu'il mettait son honneur entre mes mains, que je devais bien penser à ce que je ferais, et que la capitulation ne devait pas être mise par écrit, mais devait être traitée de gentilhomme à gentilhomme. Je pense qu'il discourut bien.
Nous sortîmes, et comme le baron était bourguignon, et que la faim et la soif étaient grandes, je lui dis :
« Monsieur le baron, attention! Si les ennemis vous
offrent à boire et à manger, n'acceptez pas. Gardez- vous du diable ! »
Il promit de se bien comporter. Nous arrivâmes tous deux seuls auprès des ennemis. Beaucoup d'officiers vinrent à notre rencontre, et moi, qui avais été prisonnier et m'étais souvent battu contre eux, j'en connaissais plusieurs. Nous nous saluâmes. Puis le lieutenant général de la cavalerie s'approcha de moi et me dit :
« Le seigneur Pedro Jaques m'envoie pour que vous me disiez ce que vous voulez. »
11 me parut que si je ne conférais pas avec le général en personne, je n'obtiendrais pas d'aussi bonnes conditions, et je lui répondis :
« Le seigneur Pedro Jaques sait-il que c'est moi qui suis sorti ? »
Il dit :
« Oui, monsieur. »
Et moi :
« Cela ne peut-être, car je le tiens pour un gentilhomme fort courtois, et s'il avait su que don Félix de Silva était sortit, il ne m'aurait pas envoyé ce message. Ainsi, dites-le-lui, parce que, si je ne puis parler à Sa Seigneurie, il ne me restera qu'à retourner à mon fort. »
Il s'en fut avec cette réponse, puis revint me disant que le seigneur Pedro Jaques me priait de venir le voir. J'y allai, et après nous être salués, il me demanda ce que je voulais. Je lui dis :
« Je viens seulement savoir ce que Votre Seigneurie veut. Mon général, ayant entendu les chamades répétées que Votre Seigneurie a fait battre, m'a envoyé pour savoir ce qu'il en est. »
Il se mit à rire et me dit :
« Ce que je veux, c'est de vous conduire à Lisbonne,^ qui est une très agréable ville. »
Il me semble que je devais faire contre mauvaise fortune bon cœur et, en riant, je lui dis :