‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 79 sur 161 · ESPAGNOLS ET PORTUGAIS 1 QQ · texte numérisé non relu

ESPAGNOLS ET PORTUGAIS 1 QQ

« Voici mon lieutenant. Votre Seigneurie voudra bien lui permettre de sortir avec son cheval, car il doit être préféré aux autres. »

Et lui, le plus gracieusement du monde : .

« Bien, bien, qu'il sorte. »

Il sortit donc comme les capitaines, et même un mien page fut autorisé à garder ses armes oflensives.

En toute cette affaire, que j'ai contée littéralement comme elle eut lieu, parce qu'elle est extraordinaire, chacun a pu se convaincre que non seulement la Vierge de la Peiïa de Francia me garda du danger des balles, mais aussi me rendit capable d'obtenir une capitulation si inespérée, car tous, considérant l'état dans lequel ils se trouvaient, auraient accepté de recevoir des vivres et de se constituer prisonniers ; mais, avec l'aide de Notre- Dame, j'eus la bonne fortune que j'ai dite.

Bénie soit la Vierge de la Peila de Francia et sa miséricorde !

Nieto de Silva, sans manifester une grande animosité à l'endroit des Portugais, ne manque pas cependant de les railler parfois, de tourner en ridicule leur vanité que de récents succès rendaient encore plus grosse. On comprend la mauvaise humeur des Castillans se voyant battus par le chétif voisin que depuis longtemps ils étaient habitués à traiter de très haut. Aussi quelle occasion de rééditer et de multiplier les plaisanteries dont les livres espagnols du xvii'' siècle sont pleins sur rincommensurableorgueil, les vaines fumées (humos) du fidalgo portugais ! Notre capitaine, qui a sur le cœur d'avoir été

malmené par plus petit que soi, sait placer à propos un mot piquant. Chacun se venge comme il peut.

Me trouvant prisonnier en la place d'Almeida, je dînai un jour avec le lieutenant général Manuel Freire de A.ndrade. Nous étions plus de vingt à table, parce qu*en ce moment les troupes du Miîio étaient venues secourir la place. Parmi les convives figurait un Carlos de Tavora, frère du comte de San Juan, qui savait peu de chose. Or, voici qu'à propos de lettres qu'il avait reçues de chez lui, il se mit à vanter extraordinairement la valeur de la nation portugaise et à conter qu'une femme de Tras os Mcmtes avait accompli une prouesse plus grande que celle de la Fornera ^ Tout le monde lui dit :

a Et qu'a fait cette femme? »

Il me répondit :

« Les Galiciens entrèrent dans son village pour le piller, mais elle en tua plus de douze. Grande est la valeur des Portugais. »

Tous me regardèrent, et je vis bien que j'étais tenu de répondre. Je lui dis donc :

« Ah ! seigneur Miguel Carlos, comme on voit bien que vous êtes jeune et que vous avez peu vu le monde, puisque vous louez et vantez tant cela.

— \ ous avez donc vu mieux ?

— Oui, je connais à Madrid une femme qui a tué plus de deux cents hommes, et là-bas, on ne considère pas que ce soit une grande prouesse. »

Lui ne comprit pas, mais Manuel Freire saisit la plaisanterie qui lui plut, et il en rit, et comme il en rit, tous rirent. Miguel Carlos devint tout rouge, pendant que

I. Il s'agit de la fameuse boulangère portugaise qui, à la bataille d'Aljubarrota (i385), tua, dit-on, plusieurs Castillans avec la pelle de son four.

l'âme de don a JERONIMA 20I

moi je continuai à manger sans plus parler de cela. C'est ainsi qu'avec cette bagatelle* je me tirai d'affaire.

Et ne croyez pas que le bon Nieto de Silva oublie ici sa patronne. Les petites comme les grandes choses sont toujours ramenées dans son livre à la grande dispensatrice. Elle sait ce qu'il faut, suivant les occasions. Tout à l'heure, elle avait fait de son esclave un fin diplomate, et la voilà maintenant qui lui suggère un heureux propos de corps de garde, pour triompher d'un vantard et d'un fâcheux. « Même en de telles choses opère Tinfluence de la très sainte Vierge, car il semble que sans elle on ne trouverait pas le mot pour rire. »

Mais l'histoire la plus divertissante des mémoires de Nieto de Silva et qui nous découvre le mieux le fond du personnage est celle de l'âme de sa première femme. Marié en secondes noces, nommé par le roi gouverneur des îles Canaries, et sur le point de se rendre à son poste, notre don Félix apprend un jour par une vieille servante de sa première femme que l'âme de celleci est apparue en Estremadure à une jeune fille et qu'elle sollicite instamment la- faveur devoir «on ancien époux. Pourquoi.^ C'est ce quenous ne savons pas. Peut-être était-elle jalouse. Convenons d'ailleurs que l'âme de doua Jeronima

de Cisneros y Moclezuma y mit des formes ; d'autres seraient venues tirer les pieds du pauvre don Félix pendant son sommeil ou lui auraient causé d'autres désagréments. Il est vrai que la doua Jeronima avait été non seulement la pre— mière femme, mais aussi la cousine de son mari, ce qui peut passer en certains cas pour une circonstance atténuante. Fort intrigué de cette sollicitation posthume, don Félix fit ce qu'en pareille occurrence doit faire un bon catholique : il alla trouver son confesseur pour lui demander conseil.

Je lui dis ce qui se passait, en Tavertissant que mes occupations exigeaient ma présence à Madrid et ne me permettaient pas d'aller là-bas ; que s'il convenait à cette âme de me parler, j'étais prêt, mais que, puisqu'il m'était si difficile de me rendre en Estremadure, et à elle, si facile de venir à Madrid, qu'elle vînt et que je lui parlerais. Mon confesseur me donna raison, et me dit :

« Répondez cela. »

Je le lis, mais la servante me répondit, à son tour, que l'âme prétendait qu'elle n'avait pas la permission d'aller à Madrid, et qu'elle estimerait infiniment la politesse que je lui ferais en venant la voir.

Là-dessus don Félix tergiverse et ne part pas ; il espère que. les choses en resteront là. Mais lame, au lieu de se calmer, devient plus pressante ; il faut qu'il vienne avant la Toussaint, car ce jour-là l'âme doit retourner au sein du

VISIONNAIRES d'eSTREMADURE 2o3

Seigneur, et, si don Félix n'arrive pas à temps, elle en demeurera inconsolable. « Cette lettre me donna un coup », dit le bon mari. De nouveau il consulte son confesseur, qui cette fois change d'avis. (( C'est un cas très curieux. Laissez toutes vos affaires et partez pour l'Estremadure. Une fois là, ayez soin de m'écrire en détail ce qui vous arrivera avec cette âme. » Don Félix part et arrive à Alcântara, où on le met en présence d'une jeune fille appelée Maria, le sujet, comme on dirait aujourd'hui en matière d'hypnotisme. L'Estremadure, on le sait, fut au xvi** et au xvn* siècle une pépinière d'illuminés et de visionnaires : l'âme errante de doua Jeronima était donc sûre de trouver la qui se chargerait de ses intérêts et communiquerait ses intentions. Malheureusement il est plus facile de faire parler les âmes... à distance que de les montrer. Don Félix, qui s'est déplacé tout exprès, croit pouvoir exiger de la Maria mieux que des révélations ; il voudrait voir et toucher. « Si elle ne peut pas me parler et si je ne peux pas la voir, pourquoi m'a-t-elle appelé avec tant d'instance ? observet-il très justement. Dis-lui qu'elle me parle ; elle sait que je l'ai bien aimée et que je lui ai fait une gracieuseté en venant. Ce serait mal de sa part de se moquer de moi. » Il a beau insister, rien ne se montre, et la Maria trouve toujours

une raison quelconque pour se dérober et répond évasivement. De guerre lasse et ne pouvant rien obtenir, il se décide enfin à s'en retourner à Madrid, sans savoir ce qu'il doit penser de l'incident, se doutant toutefois un peu qu'il a pu être victime d'une hallucinée ou d'une coquine. Mais voici que, quelques années plus tard, étant alors gouverneur de Cadix, une grave accusation est portée contre lui ; ses ennemis le dénoncent comme complice d'une tentative d'assassinat sur la personne de don Juan, frère naturel du roi, tentative qui eut lieu le jour de la Toussaint. (( Oh ! joie ! s'écrie don Félix ; mais ce jour-là j'étais en Estremadure cherchant l'âme de ma femme ! Quel excellent alibi à invoquer ! » Et en effet il trouve des lettres qu'il avait écrites à cette époque, surtout celle qu'il adressa à son confesseur pour l'informer des réponses de la Maria et que ce confesseur, homme soigneux, avait précieusement conservée. Armé de ces pièces, il confond ses accusateurs et regagne la faveur du souverain qu'il avait un instant perdue. Dèslors, don Félix ne doute plus, ce qu'il avait jugé pouvoir être une supercherie lui apparaît maintenant comme un nouveau miracle ; tout a été disposé par la Vierge, qui s'est servie de l'âme de dona Jerônima pour l'attirer hors de Madrid à un moment où sa présence à la cour lui aurait fait

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