‹ Etudes sur l'EspagneChapitre 80 sur 161 · UNE CHASSE AU LAPIN · texte numérisé non relu

UNE CHASSE AU LAPIN

courir danger de mort. Et voilà à quoi peut servir Tâme d'une défunte épouse. Qui Teût jamais cru?

A la chasse aussi, il n'est pas inutile d'avoir une bonne patronne qui veille sur vos jours et vous défend du plomb de voisins maladroits ou trop pressés. Don Félix va nous en fournir la preuve.

J'avais à Cadix une garenne auprès de la Porte de Terre, où j'allais de temps à autre, l'après-midi, tirer des lapins. Un beau-frère du marquis de Villacampo, qui se nommait don Francisco Portillo, me dit que la chasse de nuit, à la lampe, était chose très divertissante et qu'à Chiclana, il connaissait un homme qui s'y entendait à merveille. Je lui dis de le faire venir et que nous sortirions une nuit à la garenne pour essayer de cette chasse. Ce qui fut dit fut fait. L'homme vint avec sa lampe de fer-blanc, qui est munie d'une anse et qu'on alimente en y jetant du liège; de cette façon, il y a toujours une flamme vive qui stupéfie le gibier, et on le tire ainsi arrêté. Ce soir-là, nous soupâmes et sortîmes dans mon carrosse, et l'ayant laissé à la Porte de Terre, nous prîmes nos escopettes, don Francisco et moi. L'homme alluma sa lampe et nous nous mîmes en chasse. Je tuai quelques lapins, parce que l'homme à la lampe allait devant, moi après lui et don Francisco derrière moi. Et aussitôt que l'homme voyait un lapin, il me disait : « Doucement, voici un lapin ! » Je regardais par-dessus son épaule, et lorsque je voyais le lapin, je le tirais. Certes, on passe ainsi un bon moment.

Une fois, l'homme s'arrêta, et me dit : « Un lapin ! » Je regardai par-dessus son épaule droite et ne le vis pas. L'homme me dit : « De l'autre côté ! » Je me tournai

vers son épaule gauche et ne le vis pas non plus, parce qu'il avait dû passer de l'autre bord. L'homme, qui le vit, me redit : « De l'autre côté ! » Je me retournai alors vers la droite au moment où don Francisco Portiilo, qui m'avait vu passer du côté gauche, aperçut le lapin et le tira. Passer, moi, du côté droit et, lui, tirer, cela ne fit qu'un, en sorte que la poudre me laissa plus noirs que la poix au moins huit doigts de ma casaque, par derrière, ainsi que ma valone, et le coup me passa si près de l'oreille, que j'en demeurai étourdi. Mais, bénie soit la très sainte Vierge, ni un plomb, ni un grain de poudre ne me touchèrent à la tète ou à l'oreille. Je me retournai et lui dis : « Qu'est-ce ? » Et don Francisco, croyant m'avoir touché, commença à s'excuser, tout confus. Je compris alors ce qui était arrivé et lui dis :

« Don Francisco, ne vous tourmentez pas, vous ne m'avez fait aucun mal. »

Ce qui sauva notre héros en cette aventure, ce fut, nous dit-il, un vêtement de la Vierge, que peu de temps auparavant il avait fait demander au sanctuaire de la Pena de Francia et qui arriva chez lui le jour précisément de cette expédition nocturne dont les conséquences auraient pu être si tristes. Avis donc aux chasseurs de lapins.

Le dernier poste que remplit don Félix, poste à la fois administratif et militaire, fut celui de gouverneur d'Oran. Nommé en ï688, il passa à Oran ses dernières années. Le paragraphe qui clôt ses Mémoires est daté du 25 novembre 1690, et nous savons qu'il mourut, dans son

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