LE STYLE DE LA LETTRE I
d'Alonso Pérez de Guzman, qui, suivant Barrantes, se trouvait au xvi' siècle dans le monastère de San Isidoro de Séville* et à laquelle Pedro de Médina attribue une grande importance, disant qu'elle lui paraît remonter à l'époque même du héros \ Je ne pense pas que cette chronique remonte si haut ; j'imagine que ce doit être tout au plus un ouvrage du xv' siècle, car il est rempli de légendes qu'ont accueillies plus tard tous les historiens de la maison de Médina Sidonia. Evidemment, Barrantes et Médina en ont largement profité ; ainsi, tout ce qui se lit chez le premier de la réception faite à Alcald de Henares à Alonso Pérez et bien d'autres détails concernant notre personnage portent la marque d'avoir été copiés dans cette biographie très fantaisiste. Si elle a servi aux uns, elle a pu servir à d'autres et inspirer l'auteur de la lettre de Sanche.
Après le fond, la forme. Il convient de rechercher si le style diplomatique de cette lettre est conforme à celui de l'époque où on la place.
I. ^femorial histôrico, t. IX, p. 43. Ce monastère fut fondé précisément par Alonso Pérez en i3oi (Arana de Varflora, Compendio histôrico y descriptivo de la ciadad de Sevilla, Se ville, 1789, t. I, p. 43, et Pedro de Médina, Coleccion de doc. inéditos, t. XXXIX, p. 116).
a. Coleccion de doc. inéditos, t. XXXIX, p ai : « Un libro que trata de los hechos del dicho D. Alonso Perez de Guzman el Bueno, el cual se debiô esçrebir en su tiempo, que es de mucha autoridad. »
Morkl-Fatio. III. — a
l8 I.' -r- LA LETTRE DE SA.NCHE IV
Notre document a la forme d'une lettre missive, il porte une adresse : « A notre cousin Don Alonso Pérez de Guzman, m et se termine par la signature : c( Le Roi. )) Ce que nous savons du slvle des lettres missives des rois castillans du xni' siècle se réduit à rien, par la raison que nous n'en possédons aucune, car on ne saurait invoquer celle du roi Alphonse X au même Alonso Pérez, manifestement fausse et que je soupçonne d'être sortie du même atelier que la nôtre*.
L'adresse que nous avons ici est l'adresse des lettres missives royales dès la fin du xy* ou le commencement du xvi* siècle, et si^rtout après la hiérarchisation de la noblesse castillane et rétablissement des privilèges de la grandesse. Daque primo, c'est ainsi qu'un Charles-Quint ou un Philippe II aurait écrit à un duc de Médina Sidonia, et c'est ce style que Fauteur de la lettre a maladroitement imité. Jamais le titre de cousin, pas plus que celui d'oncle ou de neveu, n'a été donné, jusque vers la fin du xv* siècle, par les rois de Castille, à d'autres qu'à des membres, à un degré quelconque, de la famille royale.
Luis de Salazar a disserté à ce sujet avec son érudition accoutumée ^ et montré que le premier
I. Cette lettre a été imprimée dans le livre de Barrantes (Mémorial historico, t. IX, p. 76). Il ajoute encore ici qu*il Ta « vue parmi les chartes du duc de Médina >;.
a. Casa de Lara, t. I, p. 587 ; t. Il, p. 44 et i4i.
TITRE HONORIFIQUE DE CC CpfJfiiN )) IQ
titre de parenté purement honorifique octroyé à riche-homme de Castille date de Tan 1^75 : en cette année, les Rois Catholiques qualifient d'oncles le duc de Tlnfantado et son frère le cardinal de Mendoza. Notons en passant que Salazar, qui connaissait à n'en pas douter les histoires généalogiques de Barrantes et de Médina, cil figurent deux exemples * contraires à sa thèse, n'en tient aucun compte, il ne prend pas la peine de discuter les prétendues lettres d'Alphonse X et de Sanche : preuve qu'il ne les tenait pas pour authentiques ^. De la signature, rien à dire. Les signatures royales apparaissent de bonne heure en Castille : nous en trouvons dès le xiv* siècle, même dans les privilèges solennels, et Ton ne saurait déclarer, a priori, que le style des lettres missives du xiii® siècle, que Ton ignore, n'en comportât point. La signature El Rey ne serait donc pas un indice de fausseté.
I . La lettre d'Alphonse X commence aussi : « Primo Don Alfonso Ferez de Guzman. »
a. Garibay, dans son Compendio historialy n'en fait non plus aucune mention, et cependant il eut l'occasion de visiter, en 157a, à San Lucar de Barrameda, les archives, des Médina Sidonia, où on lui montra « algunos papeles antiguos » (Mémorial histôrîco^ t. VII, p. 338). En revanche, José Pellicer se prévaut de ces exemples pour établir que le titre de <c cousin » est plus ancien que celui de duc, comte ou marquis héréditaire (Justijîcacioji de la grandeza de D. Fernando de Zuhiga, noveno conde de Miranda^ Madrid, i668, § 3, n» 3) ; mais l'on sait ce qu'il faut penser de la critique de ce trop ingénieux généalogiste.
20 l. LA LETTRE DE SA>CHE IV
Mais outre la formule de l'adresse, à elle seule un gros anachronisme, outre celle lourde faute de style diplomatique, il y a dans la lettre de Sanche des étrangetés de style épistolaire de nature à la rendre suspecte. Cette façon, par exemple, de conférer à Guzman le titre de Preux. (( Aussi méritez-vous d'être appelé le Preux, et c'est ainsi que je vous nomme et c'est ainsi que vous vous nommerez dorénavant, car il est juste que celui qui accomplit la prouesse 'quefaze la bondad porte le nom de Preux* et ne reste pas sans récompense pour sa bonne action ; » puis cette salutation finale, presque comique : c( A votre bonne femme, nous nous recommandons la mienne et moi. )) Un tel tonde familiarité ne sent pas beaucoup sonxiii° siècle. (( Bien des choses à votre femme ! » On ne se serait pas attendu à cette gentillesse-là de la part du roi Sanche, surnommé, lui, le Féroce. La langue même n'offre rien d'insolite, sinon quelques formes verbales beaucoup trop modernes (meresçeisy aveisj, mais qui pourraient avoir été modernisées avec d'autres mots (supimos, tuvimosj par Barrantes. Tout compte fait, la langue peut passer, ce qui d'ailleurs ne
1. Mariana (Hwforta de Espafia, liv. XIV, ch. xv et xvi) prétend qu'Alonso Pcrez s'était déjà acquis, grâce à ses larges aumônes, le surnom de BaenOy et que le roi Sanche ne fit que le lui confirmer.