DESSUS
de 60
combien de nais-
SANCES
(sans
mort-
mariages.
(sans
mort-
par
millions
habitants, de 1865
ans.
ans.
sances.
nés).
nés).
d’habitants.
tt
HYGIENE
Tableau IV présentant le mouvement de la population de Paris
depuis 1750.
(D’après « les Consommations de Paris » de M. Husson et les données de la statistique muuicipale
Sur 1,000 habitants, combien de
Périodes.
naissances
mariages
décès.
Quand on jette les yeux sur les tableaux qui précèdent, on s’étonne moins dn cri d’alarme jeté à la suite du recensement de 1872 et qui n’était que la reproduction d’alarmes antérieures, mieux justifiées que jamais après nos désastres. Nous avons tenu à donner textuellement les chiffres officiels, parce qu’ils ont dû être recueillis en dehors de toute idée préconçue , tandis que beaucoup de statistiques sont disposées en vue d’une thèse à soutenir.
Dépopulation de la France. — La question de la dépopulation a été reprise dans ces derniers temps par M. Cros ( Annales d'hygiène, mai 1877); et, bien qu’elle soit traitée dans son travail à un point de vue plus sentimental que ne le comporte l’hygiène, nous citons tout d’abord l’exposé qu’il en fait.
« La question de la dépopulation, dit M. Cros, doit être aujourd’hui la grande préoccupation des hommes de science, des économistes, des vrais patriotes; c’est là qu’est l’avenir de notre race, de la France. La population de la Prusse ancienne s’est accrue, de 1817 à 1864, de 10 millions à 19 millions d’habitants, tandis que la population française n’a augmenté, pendant le même temps, que de 8 millions. Or, ces différences, chaque jour écoulé les augmente à notre désavantage. C’est en Espagne, en Italie et en France que l’accroissement progressif est le moindre ; et c’est la France qui occupe le dernier rang sur l’échelle de la fécondité ; elle n’a qu’une naissance pour 38 habitants ; c’est un déficit de 3 à 400,000 naissances par an, quand on compare notre pays aux pays voisins. Ainsi, tandis qu’en France, pays riche, il y a 26 naissances pour 1,000 habitants, on en compte 54 pour le Palatinat, 34 en Angleterre (Michel Lévy). L’Angleterre peut doubler sa population en 52 ans; la Prusse, en 54; il faut 108 ans à la France pour obtenir un pareil résultat (Maxime Du Camp). En France , nous ne dépassons guère 3 naissances vivantes par mariage , et ces 3 naissances sont réduites à 1,92 à 20 ans; de sorte que notre population adulte ne se maintient et ne progresse quelque peu, quant au nombre, que par l’appoint que lui fournit la natalité illégitime. Pendant la période 1861-65, le
L’HOMME
nombre moyen d’enfants par mariage a été de 4,68 en Russie; 4,51 , en Espagne; 4,35, en Italie; 4,22, en Wurtemberg; 4,14, en Prusse; 3,96, en Belgique; 3,91, en Angleterre; 3,40, en Bavière; 3,08, en France (Bertillon). Depuis le commencement du siècle , le nombre des mariages restant à peu près stationnaire, le nombre d’enfants diminue; ainsi le nombre de mariages pour 10,000 habitants étant de 76, 78, 80, selon les périodes étudiées, le nombre de naissances, qui, au commencement du siècle, était de 319, toujours pour 10,000 habitants, est descendu ensuite à 309, 274, et en 1868 il était seulement de 266.
« Des études démographiques ont été faites depuis 1876; des discussions ont eu lieu dès cette époque à l’Académie de médecine sur les questions relatives à la race , à l’aptitude au service militaire, à la taille, à la dépopulation. Husson, Legoyt, Léon Lefort, G. Lagneau, Bertillon, Broca, Larrey, etc., ont les premiers poussé le vrai cri d’alarme il y a bientôt dix ans. Après le recensement de 1866, le Dr Lagneau avait lu à l’Académie de médecine que la population de la France avait augmenté, pour la période quinquennale de 1851 à 1856, seulement de 38 habitants pour 10,000! M. Léonce de Lavergne avait antérieurement attiré l’attention générale sur le ralentissement de la population. Après la guerre de Crimée , il y eut un léger relèvement dans les nombres , indiquant la population par département; malheureusement, la guerre de 1870 est venue nous mettre en retard pour un très-grand nombre d’années : il y eut un excédant de la mortalité sur les naissances de 550,000 habitants, et la diminution absolue était de plus de 2 millions d’habitants, la perte de l’Alsace-Lorraine nous ayant enlevé 1,600,000 habitants.
« En 1 872 , les naissances s’étaient accrues dans une bonne proportion , et les décès avaient diminué ; c’est un fait observé partout : après de grandes calamités et lorsque le repos et la tranquillité reviennent , il se fait un retour naturel vers les sentiments affectifs; l’effervescence vitale s’affirme par de nombreux mariages qui avaient été empêchés, contenus. Quant à la mortalité, l’époque des rudes épreuves moissonnant tout ce qui est faible ou atteint d’affections chroniques incurables, et ne laissant subsister que les forts, il n’y a rien d’étonnant que le nombre des décès devienne moindre aussitôt après. L’excédant (173, 936) des naissances sur les décès de 1872 est malheureusement tombé à 101,776 en 1873, c’est-à-dire que l’excédant de population devient seulement de 1 pour 373 habitants, proportion réellement alarmante. Dans quelques départements même, comme ceux du Calvados, de l’Orne, de la Seine-Inférieure, de la Côte-d’Or, de Lot-et-Garonne, du Yar, départements qui n’ont entre eux aucun rapport comme statistique générale , le nombre des décès dépasse celui des naissances de plus de 1,000 habitants. L’augmentation totale en 1875 a été de 105,913. Ce sont encore les mêmes départements qui présentent toujours un excès de décès sur les naissances. La Seine-Inférieure, cependant, ainsi que le Var, se relèvent un peu, mais la Sarthe et Seine-et-Oise se dépeuplent ; tout compris, les décès l’ont emporté sur les naissances dans vingt-six départements. Depuis 1081 , il n’y a que les années de guerre 1854, 1855, 1870, 1871 qui aient vu pour toute la France un excédant de décès sur les naissances; pendant la période si troublée de 1812 à 1815 , il y eut même un excédant dans le nombre des naissances. En 1875, il y a eu un léger progrès dans l’excédant des naissances, cette année étant comparée à 1873; mais ce progrès est bien faible; il est considérable, au contraire, si on le compare à 1869 : il fut, dans cette dernière année, de 84,202, au lieu de 105,913 en 1875. Ainsi, le mal est bien signalé; nous nous amoindrissons tous les jours, en présence de la fécondité des races anglo-saxonnes. C’est l’accroissement imposant de la population qui a permis à l’Angleterre de coloniser l’Amérique du Nord, l’Australie, et de répandre son sang, sa langue, ses mœurs et ses intérêts dans le monde entier; c’est
HYGIENE
la même cause qui a fait et fera encore l’Allemagne puissante ; marchant sur les traces de l’Angleterre, elle envoie aujourd’hui des milliers de colons et d’émigrants faire connaître par-delà les mers sa langue et son drapeau. »
Voilà le fait et ses conséquences redoutables, selon M. Cros. Quelles en sont les causes et les remèdes? .
Les causes? « Il y a dépopulation : 1° parce qu’on ne se marie pas; 2° parce que beaucoup de mariages sont involontairement , naturellement improductifs ; 3° parce qu’un trop grand nombre ne veulent pas avoir plus de un ou deux enfants; 3° parce que certains ne veulent pas en avoir du tout. »
Ces causes, M. Cros les met vigoureusement en lumière : il a écrit là une belle page d’hygiène et d’économie sociale.
1° Il montre l’influence fâcheuse des mariages tardifs : les hommes, à Paris, se marient au-delà de 40 ans, les femmes au-delà de 33, unions dès lors peu fécondes; — la rareté même des mariages dont la proportion, pour 1,000 sujets de 20 à 25 ans, est, chez nous, de 57 pour les garçons et de 107 pour les filles, alors qu’elle est, en Angleterre, de 120 pour ceux-là et 130 pour celles-ci; — la perte de fécondité résultant du célibat religieux, représenté chez nous par 52,000 prêtres séculiers, 13,000 frères ou religieux, 84,000 religieuses, cause à longue portée , parce qu’elle s’ajoute à elle-même depuis des milliers de générations ; celle qui résulte de l’armée prélevant 1 sur 6 des jeunes hommes nubiles; — enfin l’influence de la mortalité supérieure des célibataires qui diminue directement la population ;
2° Sur le second point, il fait ressortir l’influence de l’activité intellectuelle sur la décroissance de la fécondité , « la corrélation entre les dépenses des forces physiques et celles de la pensée ne pouvant être mise en doute » et « la faculté procréatrice étant en raison inverse de la production cérébrale » ; — l’usure de la race , démontrée d’une manière générale par l’histoire ; — la stérilité des croisements entre parents; — l’effet meurtrier des rapprochements sexuels trop hâtifs, facilités par nos mœurs; — la perte vive résultant de la mortalité des accouchées dans les grands centres populeux , et de la mortalité des nouveau-nés, décimant surtout les enfants illégitimes; — celles qui résultent des guerres , des grands travaux , des révolutions politiques , de l’expatriation des jeunes soldats dans des contrées malsaines; du travail des manufactures , des machines à coudre , etc. ;
3° Dans l’énumération des causes morales , il fait une large part au luxe qui éloigne du mariage les filles robustes et pauvres pour n’y appeler que les filles dotées, mais chétives; qui jette dans la prostitution, moralement et physiquement stérilisante, celles qui placent au-dessus de la vertu misérable l’amour du plaisir ou des rubans; qui, enfin, en favorisant le libertinage des maris, leur inspire les idées de prévoyance malthusienne aujourd’hui générales. Il n’oublie pas que la médecine , en conservant à la vie les êtres malingres qu’une civilisation moins habile eût laissés mourir, a éternisé des générations chétives , et que la religion , en exaltant des vertus contre nature , a contribué à étioler la race.
Dans rénumération des remèdes, M. Cros a été plus que hardi. La législation doit restreindre le célibat; on encouragera la culture du corps; on sera plus réservé dans l’émancipation des jeunes gens à l’âge scolaire; on taxera d’un impôt prohibitif la vie de café ; on limitera les mariages consanguins , hâtifs, tardifs ; on disséminera les accouchées loin des centres d’agglomération ; on retiendra les ruraux loin des villes ; on étudiera d’une manière plus efficace les causes de la mortalité des enfants; on encouragera la fécondité; on assainira les lieux insalubres; on pratiquera plus soigneusement « l’épargne humaine », en aménageant mieux les casernes, en surveillant les approvisionne-
L’HOMME
ments alimentaires, en réorganisant le service de l’armée; on relèvera l’ouvrière à ses yeux et aux yeux des autres ; on évitera que l’Assistance encourage la paresse et protège les déclassés; on déshéritera les femmes pour assurer un meilleur choix des épouses et faire de meilleures chances aux belles filles; on mettra un frein au luxe, dût-on fermer quelques théâtres et faire taire « les musiques militaires qui sont un motif d’exhibition de toilettes », dût l’industrie et le commerce péricliter par le fait de mesures qui enchaîneront au foyer la mère et les filles ; on encouragera chez les petites filles l’amour des poupées et des petits enfants, qui est, chez elles, une révélation de l’instinct maternel et que l’on raille au lieu d’y applaudir; on facilitera à l’ouvrier le moyen de devenir petit propriétaire ; on se garantira contre les disettes, les guerres, les grandes calamités publiques ; on rendra difficile pour les propriétaires la location des immeubles aux ménages irréguliers ; on frappera d’un impôt' les journaux de mode illustrés ; on facilitera certains croisements en choisissant les sujets; enfin on punira l’adultère et le proxénétisme.
Tel est le programme. Il y a bien quelque mérite à l’avoir formulé. Sur plusieurs points, il répond bien au vœu des sages; mais, sans contester, ici ou là, l’efficacité des mesures qu’on propose en vue d’assurer la prolifération fructueuse de la race, nous demandons à discuter, en peu de mots, les données fondamentales du problème.
D’abord, il n’est pas juste de dire que la France se dépeuple. Si le recensement de 1872 accusait une perte de 550,000 âmes, celui de 1876 accuse un accroissement réel. Il est vrai, ainsi que le démontre notre tableau II, que le chiffre de l’accroissement paraît décroître à chaque recensement; mais il peut se relever, comme cela est arrivé à de certaines époques; et la perte n’est pas, somme toute, aussi alarmante qu’on le suppose. Avec M. Joseph Garnier (1), ne doit-on pas se féliciter de ce que l’accroissement de la population se maintienne en rapport avec les ressources fournies par le commerce, l’industrie, la culture, et doit-on plutôt désirer la situation des contrées voisines où l’accroissement de la population n’aboutit qu’à un accroissement de la misère? D’ailleurs, ces nations n’en profitent pas , et l’émigration pousse chez nous, comme ailleurs, un excédant que l’on ne peut nourrir.
« Le signe le moins disputé, le plus infaillible de l’état florissant d’un pays, dit Rousseau, est une multiplication indéfinie de ses habitants. » Est-ce bien vrai? N’est-il pas vrai plutôt que la population pullule sur les sols vierges et qu’elle se restreint dans les centres populeux où le confortable est à son summum? En réalité, entre la prospérité et la fécondité d’une nation, le rapport est plutôt inverse; et M. Cros a donné de ce fait les raisons les plus déterminantes.
La longévité serait un témoignage de prospérité plus sûr et plus fidèle. Or, si la France occupe le onzième rang parmi les nations européennes au point de vue des mariages, le dernier pour la fécondité, elle occupe le premier rang au point de vue de la plus longue durée de la vie moyenne (Legoyt); et c’est quelque chose. Mais, d’autre part, l’abus des jouissances abrège, chez nous, la longévité ; si bien qu’au point de vue du nombre des cas de longévité relevés dans les statistiques, nous n’occupons que le cinquième rang. Faut-il réduire de propos délibéré nos ressources pour changer cet état de choses? Évidemment non. Que faire donc?
M. Bertillon a, mieux que personne, approfondi la question. Comparant la France à la Prusse, il trouve « qu’en France nous transformons une partie de
(1) Le mouvement de la population en France , mémoires de l’Académie des sciences morales et politiques, 1876.
HYGIENE
notre descendance en épargne, en capitaux, voilà pourquoi notre descendance est si restreinte, et pourquoi, malgré de dures rançons, nos capitaux sont si abondants »; tandis que « en Prusse, la plus grande partie de l’excédant de la production sur la consommation est employée à la multiplication des hommes; voilà pourquoi sa natalité est si puissante, et pourquoi, si elle n’avait les capitaux... conquis, pourquoi ses ressources financières seraient si restreintes! »
Partant de ce principe que l’ouvrier allemand et l’ouvrier français se valent et que l’on peut compter chez l’un et chez l’autre, d’une part, sur un excédant du travail à peu près équivalent, et, d’autre part, sur une tendance qu’il suppose égale à augmenter leur bien-être, il établit ce que coûte en capitaux : à l’Allemagne, l’excès de sa natalité sur la nôtre; à la France, l’économie en capitaux que lui permet sa parcimonieuse natalité.
« L’empire allemand compte actuellement plus de 40,000,000 d’habitants et une natalité générale de 40 par an et par 1,000 [Almanach de Gotha , 1876), ce qui constitue chaque année 1,600,000 naissances vivantes. Mais, si l’Allemagne se restreignait à notre faible natalité de 26 au lieu de 40, elle ne compterait par an que 1,040,000 naissances vivantes; ainsi, comparée à la France, l’Allemagne élève un excédant annuel de 560,000 enfants sur ce que donnerait notre natalité ; et cet excédant produit annuellement, d’après les tables de mortalité , environ 343,500 adultes de vingt ans.
« Mais, d’autre part, si l’on prend pour base soit ce que coûte un homme à élever, soit ce qu’il rapporte, soit la valeur marchande quand il est esclave, on ne peut pas, d’après les évaluations prussiennes, américaines et les nôtres, estimer aujourd’hui à moins de 4,000 fr. la valeur d’un adulte de vingt ans. Donc, 4,000 fr. X 343,500 ou 1,376,000,000 fr. est la somme annuelle que coûte à l’Allemagne l’excédant de sa natalité sur la nôtre. Le même bilan établi pour la France montre que nous dépenserions chaque année 1,240,000 fr. à élever les 500,000 nouveau-nés qui nous manquent pour égaler la natalité allemande, lesquels deviendraient, en effet, 310,000 jeunes gens de vingt ans.
« C'esl donc un milliard et un quart que capitalise la France, au détriment de sa descendance ; et c'est plus d'un milliard et un tiers que l'Allemagne paie à la multiplication. »
S’il nous était permis d’exprimer franchement notre pensée sur ce sujet, nous dirions qu’à nos yeux on a obscurci ce problème par un mélange malheureux de sentiment déplacé et de réalisme choquant.
Il y a là deux intérêts en jeu : l’intérêt de l’individu et celui de l’État. Il se peut que l’État ait intérêt à ce que la race ne soit pas amoindrie ; et, en réalité, elle menace de l’être ; mais l’intérêt de l’individu est d’assurer son bien-être individuel et celui de sa famille. Que nous parle-t-on de faire de nous des producteurs quand même, pour éterniser la nation française? Que nous importe? Qu’est-ce d’ailleurs qu’une nationalité dans l’évolution historique de l’humanité? Une étape de courte durée, fatalement transitoire. Si l’Etat, — c’est-àdire l’intérêt collectif, — doit péricliter avec la race, c’est par une action d’ensemble qu’il peut tenter de changer cette loi d’évolution, suivant laquelle les nations s’éteignent à la longue sur le sol qui les a vues grandir et sont remplacées par des nations nouvelles. En somme, c’est à l’État qu’il appartient de nous imposer, dans les limites du droit, les moyens :
1° De hâter et de favoriser les mariages;
2° D’assurer un sort aux enfants illégitimes;
3° D’accroître la fécondité des épouses;
4° D’assurer la survie dés enfants;
5° De combler les vides qui se font dans la population.
Sur le premier point, les moralistes auront beau nous dire que les mariages
L’HOMME
tardifs sont préjudiciables à l’État autant que le célibat prolongé l’est aux particuliers, ils ne parviendront pas à diminuer les contingents militaires, tant que la guerre sera l’un des moyens de la lutte pour la vie. Ils ne feront pas que la virginité volontaire 11e soit l’une des « mortifications » les plus séduisantes de la vie religieuse; et restreindre le droit aux mortifications de toute nature serait d’une tyrannie sans exemple dans l’histoire. Espérons que nous ne verrons jamais faire cette injure à la liberté qui parait devoir être la seule déesse de l’avenir.
Par contre, si vous voulez des enfants, sachez élever ceux que vous avez. Donnez le nom de leur mère aux enfants illégitimes : ils y ont droit, sans nul doute ; et c’est la première réhabilitation que vous leur devez, puisqu’il leur est interdit de rechercher leur père. Et si vous voulez les utiliser au profit de l’État, cherchez les bases d’un contrat que vous puissiez passer avec eux, et où ils vous vendront leur travail, pour un temps, en échange du lait, du pain et de l’instruction que vous leur donnerez. Est-ce donc si difficile, et cette réhabilitation serait-elle donc si scandaleuse?
Vous ne ferez pas de nous des machines à production; mais, si vous voulez nos enfants, élevez-les vous-mêmes. Garantissez-leur toutes les conditions désirables de la vie utile , et nous vous en donnerons saus qu’on nous en prie : tandis que les conditions précaires qui leur sont faites auront bientôt rendu « malthusiens » les plus rustres des campagnards.
Il est un moyen très-efficace, dit-on, de remédier à la stérilité dans un grand nombre de cas. Beaucoup de ménages sans enfants pourraient en tirer parti, plutôt, il est vrai, dans l’intérêt du foyer que dans l’intérêt du pays. Eh bien, ce moyen, la fécondation artificielle, comment ce fait-il qu’on ose à peine le nommer et que les médecins qui le vantent soient montrés au doigt? Soyons donc logiques.
Ce qui frappe, par-dessus tout, dans nos statistiques, c’est le gaspillage des vies d’enfant, que nos institutions tolèrent et jusqu’à un certain point favorisent.
Sur 100 enfants qui naissent, il en meurt, au bas mot, 40 de 0 à 1 an; dans certaines localités, cette mortalité s’élève à 80 pour 100; la moyenne, pour la France, paraît être de 50 pour 100. Elle pèse surtout sur les enfants illégitimes, dont la mortalité, dans la première année de la vie, est triple dans les campagnes, et presque double dans les villes, de celle des enfants légitimes.
Les causes en sont bien connues. Ce sont : 1° la misère, 2° l’ignorance des mères, 3° l’abandon des enfants illégitimes.
On ne peut se dissimuler que la vitalité des nouveau-nés est particulièrement précaire.
« Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent, »
a dit notre grand poète; mais il n’en est pas moins vrai que nous pouvons beaucoup pour disputer cette proie à la mort, et que nous faisons, en réalité, très-peu de chose.
Je ne puis que signaler ici le mouvement favorable qui s’opère en ce sens. On essaie , par tous les moyens possibles , de diminuer la mortalité des nourrissons, de restreindre et de moraliser l’industrie des nourrices mercenaires ; les crèches se multiplient; les sociétés protectrices de l’enfance étendent de plus en plus le rayon de leur influence; les législateurs élaborent des lois tutélaires, et il n'est pas douteux qu’il ne sorte quelque bien de toutes ces tentatives; mais il reste encore beaucoup à faire.
Par exemple , le nombre considérable des mort-nés cache un douloureux
HYGIÈNE
mystère. « Il importe, dit M. Bertillon, que nos législateurs sachent bien (car la responsabilité leur en incombe) que le nombre des mort-nés s’accroît continûment et que cet accroissement porte aujourd’hui exclusivement sur les naissances illégitimes . Nulle part ailleurs que chez nous, l’illégitimité n’est plus productrice
de mort-nés; et c’est dire, pour qui sait le fond des choses, d’infanticides. En effet, l’illégitimité n’augmente le nombre des mort-nés que du quart des mort-nés légitimes en Danemark (100:126), de moins de moitié en Suède ou en Belgique ; mais elle le double presque chez nous (100: 193); et si l’on considère les seules filles, au lieu de 100 mort-nés, un même nombre de naissances illégitimes en produit 215! C’est un résultat insolite, que la physiologie ne saurait expliquer. Dans le sein maternel, le fœtus échappe à la plupart des circonstances fâcheuses de l’illégitimité, ou ne les subit que fort atténuées. C’est ce que témoigne le Danemark par la différence , assez faible, chez lui, entre la mortinatalité légitime et illégitime; et, en tout cas, on ne voit pas de raison pour que les causes physiologiques , quelles qu’elles soient, capables d’augmenter la mortinatalitè illégitime , puissent être fort différentes chez les Danois et chez nous. » Pourquoi donc les causes productrices de mort-nés ou prétendus tels sontelles si puissantes en France? « C’est que, chez nous, d’une part, l’irresponsabilité légale du père , dont les conséquences pour la mère et l’enfant se sont fort aggravées depuis quelque dix ans par 1a suppression successive des tours , a poussé la fille-mère au désespoir; et, de l’autre, telle est la sévérité excessive de la loi envers une malheureuse dont l’entendement est profondément troublé par les conditions mêmes de la parturition, que la médecine le plus souvent, et quelquefois les juges mêmes, reculent devant son application. »
Le remède a paru tout trouvé à plusieurs dans le rétablissement des tours. Une campagne éloquente entreprise à ce sujet par le Dr Brochard (1) a eu son retentissement dans nos Assemblées législatives. Nous l’avons soutenue nousmêmes, et peu de questions sont aussi intéressantes. Il nous semble toutefois, aujourd’hui, que la question est mal posée et qu’on arriverait plus sûrement à un résultat, si, au lieu de demander le rétablissement des tours, on demandait, d’une manière moins précise, la création d’une institution protectrice des enfants illégitimes qui les mît sous la tutelle de l’État dès le jour de leur naissance. Les secours aux filles-mères, qu’on a substitués au régime des tours, sont d’une insuffisance dérisoire, et le budget n’a pas les ressources nécessaires pour les élever au taux désirable. Nous l’avons dit déjà : il y a, au-dessus de toute la controverse soulevée au sujet des tours, une question de sentiment qui la domine et que l’on semble n’avoir pas même entrevue. La protection des enfants illégitimes s’impose à nos consciences ; car après tout ce bâtard méprisé , abandonné , repoussé , n’est sans doute ni de vous, ni de moi , mais il est de nous , et sa mère est ce que nous l’avons faite ! Qu’en serait-il de la loi future, si les femmes étaient appelées à la rédiger? En somme, nous portons, nous, bien gaiement le fardeau de cette paternité de hasard, mais la mère?.. S’il est naturel et juste que les honnêtes femmes soient sévères pour elles, n’estil pas juste aussi que les hommes se montrent compatissants? Sous tel nom qu’on voudra, rétablissons, coûte que coûte, les nourriceries d’Ëtat. On les établira à la campagne, dans les meilleures conditions de transport, d’espace, d’aménagements, d’aération, d’isolement, de bon marché. Il ne manquera pas de fonds pour les doter, le jour où nous consentirons, pour nos enfants de France, à exploiter l’aumône, capricieuse et féconde. Ces enfants nous resteront peut-être à charge ; nous aviserons à les élever comme il convient dans l’intérêt de notre patrie commune; mais, avant tout, empêchons-les de mourir.
(1) La vérité sur les enfants trouvés.
L’HOMME
Ne pouvant nous étendre plus longuement sur ce sujet, nous renvoyons le lecteur au Rapport si remarquable de M. Béranger au Sénat de 1877, où la question des tours est étudiée avec toute l’impartialité désirable (1).
Migrations ethniques. — A défaut d’autres moyens de relever le niveau démographique delà population, il semble que les vides qui s’y produisent puissent être comblés par l’immigration qui appelle les étrangers sur notre sol privilégié. Or, jusqu’à présent, il n’en est rien et les migrations ethniques s’opèrent à notre détriment. C’est encore M. Bertillon qui a mis ce fait en lumière (2).
Cependant, au contraire de toutes les nations d’Europe, où Y émigration l’emporte sur Y immigration , ces deux mouvements se compensent à peu près chez nous.
En Angleterre, dans les cinquante-six années qui se sont écoulées depuis 1815 jusqu’en 1871 , les moyennes quinquennales de l’émigration donnent la progression suivante :
Période 1815-1819 moyenne annuelle 19,560 émigrants.
1820-1824 1825-1829 1830-1834 1835-1839 1840-1844 1845-1849 1850-1854 1855-1859 1860-1864 1865-1869 En 1870 En 1871
La totalité de ces émigrants , transportés par les navires anglais , ne sont pas sujets britanniques ; mais l’émigration, pour ceux-ci, n‘atteint pas moins le chiffre important de six émigrants par 1,000 habitants. Sur les 4,472,672 émigrants que l’Angleterre déclare avoir transportés aux États-Unis, par exemple, il y a environ 450,000 étrangers non britanniques; il reste donc, d’après la comptabilité anglaise, 3,822,672 sujets britanniques transportés aux États-Unis depuis 1815. Suivant la comptabilité des États-Unis , ce chiffre serait de 3,857,850 sujets britanniques immigrés; et cette concordance fait l’éloge de la comptabilité des deux nations.
D’autre part, le census de 1861 relevait une proportion de 57,526 hommes et de 26,564 femmes immigrés, parmi lesquels dominent les gens de langue allemande (30,313) et les Français (13,000). On peut évaluer l’immigration moyenne annuelle pour ces deux nationalités à 1,000 à 1,500 Germains et 1,000 à 1,200 Français.
L’émigration allemande dépasse chaque année le chiffre de 10,000, sans compter celle qui a pour objectif la Russie, où passent déjà chaque année plus de 4,000 Prussiens; car, outre son émigration lointaine , la race allemande s’insinue de proche en proche et pénètre insensiblement chez tous ses voisins, où
(1) Journal officiel du 20 mai 1877, p. 3835. Depuis que ces lignes sont écrites, un projet de loi favorable au rétablissement des tours a été présenté à la Chambre des députés.
(2) Voyez l’art. Migrations du Dict. encycl. des Sciences médicales.
HYGIENE
les Allemands « par leur caractère souple et doucereux , leur esprit d’ordre , de persévérance laborieuse , leur intelligence des choses pratiques et fructueuses , se sont fait partout une place importante dans le haut commerce et dans la banque où ils luttent avec succès contre les juifs, etc., et forment un gros contingent de la population des villes... En France, le dénombrement de 1851 ne comptait que 57,061 Allemands; celui de 1866 en dénonçait 106, 606 (dont 48,793 femmes)». (Bertillon.)
En France, les entrées et les sorties semblent à peu près se compenser. Mais cette compensation n’existe pas quand on compare « la qualité, la distribution de ceux qui nous viennent et de ceux qui nous quittent, et surtout l’immigration temporaire des premiers et l’émigration définitive des seconds. En effet, ceux qui nous quittent pour s'établir ailleurs (les seuls que l’on doive appeler émigrants) appartiennent à nos départements frontières qui, dans quelques localités, vont se dégarnissant; en outre, une part de plus en plus importante de ces émigrants appartient à la population agricole et leur départ aggrave le vide qui se fait dans nos campagnes. Au contraire, les immigrants sont presque exclusivement ou des domestiques, ou des ouvriers de la grande industrie ou du commerce, venant dans nos grandes villes accroître une concentration funeste à la santé physique et morale. Enfin, considération plus grave encore, ceux qui sortent en vue de s’établir en pays étrangers vont presque tous au-delà des mers et nous quittent définitivement. Pour la plupart, eux et leur descendance sont à jamais perdus pour la patrie en pénurie de citoyens, tandis que la grande majorité de nos immigrants ne sont que des immigrants temporaires des pays limitrophes : un tout petit nombre se donne définitivement. »
Quelques-uns cependant se font naturaliser : au census de 1871, on en compte 35,75 pour 1,000 immigrants; en 1861 , 30,7 pour 1,000; en 1866, 25,65 pour 1,000.
On peut évaluer l’immigration annuelle à 30,000 personnes se fixant sur le territoire; l’émigration serait de 36,000. Mais ces évaluations sont très-incertaines.
Les migrations intérieures n’ont pas une moindre importance en hygiène. Le mouvement vers les villes est fort accusé. En France, dans la période 1836-61, l’accroissement des cent soixante-dix plus grandes villes de France a été de 21 habitants pour 1 ,000 et par an , tandis que celui du reste de la France n’a été que de 1,3. Dans la période de 1861-1866, la différence des deux accroissements est moins marquée : celui des villes a été de 13,6 par an et par 1 ,000, et celle du reste de 7,23, ce qui est encore considérable, et l’on pourrait dire aussi que les campagnes se dépeuplent.
Cette migration vers les villes a pour cause l’appel du travail et l’appel du plaisir. 11 est illusoire d’essayer de la modérer; il' serait plus sage d’aviser aux moyens d’assurer la culture en l’absence des bras aujourd’hui nécessaires.
Les causes des migrations extrinsèques sont plus complexes. Ce n’est pas tant la misère que l’appât du gain qui pousse les populations hors de chez elles; la sécurité, la salubrité du pays nouveau entretiennent le courant des migrations et le rendent continu. Mais l’émigration n’influe en rien sur la densité de la population, qui s’établit d’après les ressources du sol natal et du sol adoptif.
D’autre part , un émigrant n’est une perte pour son pays natal que s’il pouvait y être utilisé. On a évalué à 1 milliard et demi de francs le don qu’ont fait en 1870 aux États-Unis les pays d’émigrants, soit 31 milliards de francs depuis un demi-siècle (E. Young); mais ces émigrants peuvent être plus utiles à leur pays au dehors qu’ils ne l’eussent été au dedans, si, comme il arrive pour les Allemands et les Anglais, ils accroissent au dehors l’influence de la race. Tel n’est pas notre cas : nos compatriotes, à l’étranger, s’isolent, se fuient, se mé-
' L'HOMME
prisent même et « la France seule a ce guignon, que son immigration et son émigration, bien loin de se neutraliser, lui sont également funestes » (Bertillon).
En temps de paix, les immigrés remportent chez eux l’argent gagné et les talents acquis; en temps de guerre, ils nous attaquent avec entière connaissance de cause. De plus, en rendant le gain moins accessible, ils arrêtent l’essor de notre population. D’autre part, notre émigration nous déconsidère à l’étranger.
Qu’y faire ? Peut-on croire, avec M. Bertillon, que l’on activerait notre multiplication en procurant « des débouchés au travail, de l’espace, l’espérance de se créer facilement une place au soleil, d’acquérir une position? » Mais luimême est d’avis que c’est, chez nous , une entreprise difficile. Cependant, « donnez, dit-il, à cette population française de l’espace, de la liberté, un climat salubre et un sol fertile, l’espérance légitime d’y acquérir indépendance et bien-être, vous verrez (à la faveur même et par le fait de l’émigration) notre natalité alanguie reprendre sa plus haute puissance. Que faut-il pour cela? Des colonies qui ne soient pas sous un ciel torride, comme la plupart de celles qui nous restent; le libre développement, le self government. »
B. Professions.
La ville. — Dans un discours prononcé au congrès scientifique de Brighton, en 1875, le Dr B. W. Richardson a tracé le plan fantaisiste de la ville idéale telle que peuvent la rêver les hygiénistes. Nous renvoyons le lecteur à ce savant travail, que nous ne pouvons reproduire ici (1).
D’autre part, M. Fonssagrives (2) a donné, dans son Hygiène des villes, « un plan pour l’étude de la topographie médicale d’une ville », que feront bien de consulter et de suivre les médecins qui s’occupent d’hygiène municipale. Nous nous bornons à l’indiquer.
D’ailleurs, ayant exposé assez longuement ce qui se rapporte à l’assainissement, nous pouvons résumer en peu de mots l’hygiène urbaine, qui se constitue de plus en plus, de nos jours, sur des bases scientifiques et dont les questions les plus délicates sont tombées peu à peu dans le domaine public.
Au point de vue de leur situation, on peut, avec M. Fonssagrives, distinguer : les villes de plaines , les villes de vallées , les villes pélagiennes ou du littoral ; les villes flnviatiles , les villes lacustres , les villes palustres. Cette distinction n’a pas, toutefois , la portée hygiénique que l’on pourrait lui attribuer. L’orientation, la configuration ne fourniraient pas de base de classification plus satisfaisante; et, quoique l’altitude joue un rôle considérable, nous ne voyons pas d’utilité, non plus, à classer les villes en villes de hauts plateaux, villes alpestres (1,000 à 2,000 mèt. d’altitude), villes de montagnes (1,000 à 3,000 mèt. d’altitude), villes de colline et de falaise (de 300 à 50 mèt.), villes de plaine.
Au contraire , les conditions hygiéniques dérivées de la constitution du sol et du sous-sol paraissent plutôt décider de la salubrité et dominer les autres. M. Fonssagrives distingue les villes à ce point de vue en cinq catégories : 1° villes rocheuses ; 2° villes sablonneuses; 3° villes argileuses et alluvionnaires; 4° villes assises sur des terrains artificiels rapportés ou créés par l’industrie; 5° villes sur pilotis.
Les premières sont très-généralement salubres. Elles réunissent la triple condition favorable de l’imperméabilité du sol, de la déclivité et de l’élévation.
(1) Voyez le journal anglais, Nature, numéros du 14 et 21 octobre 1875.
(2) Hygiène des villes, Appéndice.