‹ Études sur l'Exposition de 1878 (volume 4)Chapitre 63 sur 124 · I. — Historique. Distinctions · texte numérisé non relu

I. — Historique. Distinctions

Pisciculture signifie : culture ou élevage des poissons, comme le mot agriculture signifie : culture des champs. On a proposé de remplacer le terme de Pisciculture comme très-générique, par celui d 'aquiculture pour l’eau douce et de pèlagiculture pour l’eau salée; nous n’en sommes plus, scientifiquement parlant, à un barbarisme près. Si l’on éprouve le besoin de créer des mots nouveaux pour des industries nouvelles, et si l’on nous consulte, nous offrirons ceux de Ichthyotechnie pour l’industrie des poissons, de crustatotechnie pour les crustacés, de malcicotechnie pour les mollusques, etc., avec subdivisions pour les huîtres, les sangsues (ostracotechnie, bdellatechnie), etc., je ne sais si cela vaudrait mieux que ostréiculture, ostraciculture, hirudiculture, etc.

La pisciculture, l'industrie de la production et de l’élevage des habitants de l’eau douce est chose relativement nouvelle, à certains points de vue du moins. Nous savons que les anciens, non-seulement capturaient des poissons de mer (loups ou bars, muges, daurades, murènes, etc.) et les naturalisaient en eau douce dans des viviers, mais encore qu’ils recueillaient les œufs de ces poissons pour les élever en domestication. Pline a décrit les gigantesques travaux entrepris par Lucullus dans ses villas de Tusculum et de Baïa, pour y amener l’eau de mer. C’est encore lui qui nous montre Sergius Orata créant, dans le lac Lucrin, (Lucrinus lacus, à lucro dictus, d’après Ch. Estienne), les premiers parcs à huîtres, exemple suivi plus tard dans le lac Achéron (Fuzaro). Les poissons de mer seuls étaient élevés dans les viviers des riches patriciens, mais les plébéiens ne dédaignaient certes pas comme eux les poissons d’eau douce (truites, brochets, tanches, brèmes, etc.) Selon toute probabilité, les Chinois avaient devancé de longtemps les Romains, dans l’art de capturer et d’élever les poissons en domesticité.

LA PISCICULTURE

Les Romains répandirent leurs pratiques piscicoles chez les divers peuples qu’ils soumirent successivement; mais la culture des eaux tomba dans l’oubli quand tomba le grand Empire, et elle ne se releva qu'au moyen-âge. En effet, la religion catholique, établissant 186 jours d’abstinence de viande dans l’année, les croisades et les guerres continuelles de cette période ayant épuisé les ressources des campagnes comme elles avaient décimé leur population, il fallut établir un grand nombre d’étangs qu’on empoissonnait avec dufrétin, l’industrie de la récolte des œufs étant tombée dans l’oubli.

Ce n'est qu’au xivc siècle, d’après Lacépède, qu’un moine de l’abbaye de Réaume (Moutier-Saint-Jean, Côte-d’Or), dom Pinchon, réinventa l’art de récolter les œufs et de les placer sur du sable fin, dans une boîte immergée, afin de les faire éclore. C’est un magistrat suédois, C. F. Lund, de Linkœping, qui perfectionna ce procédé en 1761, en fesant pondre les couples de poissons dans une boîte transformée ensuite en couveuse ; il avait ainsi inventé les frayères artificielles.

On rapporte à un allemand, G. L. Jacobi, de Hohenhausen, alors lieutenant dans la milice du comté de Lippe Deptmol, plus tard major au service de la Prusse, la découverte en 1757, de la fécondation artificielle des œufs de poissons découverte publiée en 1763 seulement en Allemagne. Jacobi fonda un établissement de pisciculture à Hambourg d’abord, puis à Hohenhaussen, et enfin à Nortelem (Hanôvre). L’Angleterre le récompensa par une pension. L’idée et la pratique nouvelles causèrent une grande émotion, excitèrent un vif intérêt, et, dès que la paix fut rétablie en Europe, on entreprit des expériences (1).

En Allemagne, ce furent : en 1815, le pasteur Armack, de Lippersdorf, près de Roda (principauté de Waldeck), le garde général Scell de Waldeck et le maître forestier Beuchel de Meusebac; en 1824, le grand maître forestier de Kaas et le garde-forestier Franke, à Buckeburg (Lippe et Lippe Schaumbourg) ; en 1827, le garde-général Maertens, à Schieder (Lippe); en 1830, le conseiller des Finances, de Werthœuser, à Lautergrunde et à Hassigsthal (Saxe-Cobourg) ; en 1837, Schnitzger, veneur de la Cour, à Deptmol, etc.

En Italie, l’illustre Spallanzani, qui avait déjà fécondé artificiellement des œufs de grenouilles et de crapauds, ne put réussir avec des œufs de poissons et crut, dès lors, pouvoir nier la découverte de Jacobi (1787). Aussi, n’est-ce qu’en 1834, et seulement dans un but scientifique, que nous trouvons dans ce pays les études du naturaliste Mauro Rusconi, sur le brochet, la tanche, fable et la perche, près du lac de Cômo. C’est à la même époque aussi, que les savants de la Suisse, Agassiz et Vogt, commencèrent leurs beaux travaux sur la multiplication de lapalée (coregonus palea)dans le lac de Neufchâtel.

En Angleterre, le procédé de la fécondation artificielle, déjà connu à l’époque de sa découverte, puis oublié, et réimporté par Agassiz, fut mis en œuvre (1833- 1839) par John Schaw, de Drumlanrig, dans la rivière de Nith, en Écosse, sur le saumon. Citons encore : Lord Grey, qui, en 1838, repeupla artificiellement la rivière du Tay, comme l’avaient fait (de 1832 à 1840) le docteur Knox et Andrew Young, dans le Cumberland, et comme le devaient faire (de 1859 à 1863) les frères E. et T. Aswood à Longhcorrib, en Irlande. En 1841, MM. Drummond, Gurnie, Hibberts, duc de Devonshire, etc., chargèrent un ingénieur civil d’Ammersmith, (Écosse), M. Boccius, d’ensemencer de truites la Colne et les autres cours d’eau du Middlessex.

La France nous semble être restée en retard dans ce mouvement. Pourtant, il paraît qu’en 1820, plusieurs propriétaires de la Haute-Marne et de la Côte-d’Or,

(1) Carbonnier, Guide pratique du pisciculteur , Eugène Lacroix, 1864, pages 1-11, Koltz, Traité de pisciculture pratique , Victor Masson, 1866, pages 9-36.

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