TROISIÈME PARTIE
LES CANAUX D’IRRIGATION
Considérations générales sur l’aménagement et l'utilisation des eaux. — On a beaucoup écrit sur l’utilité des irrigations et sur l’immense influence économique que leur pratique générale et bien entendue pourrait avoir sur le pays. En effet, tout le monde sait que le bon aménagement des eaux a été de tout temps une des causes de la richesse des plus grandes nations.
Dans l’antiquité, l’Égypte, la Mésopotamie et une partie de l’Inde et de la la Chine ont dû leur fertilité aux irrigations; dans des temps plus modernes, les Arabes ont doté une partie de l’Espagne et du midi de la France de zones arrosées d’une admirable fertilité; dans le moyen âge, les républiques italiennes ou les pouvoirs féodaux ont creusé sur le sol de la Lombardie et du Piémont ce grand réseau de canaux d’irrigations depuis lors successivement perfectionné et arrivé aujourd’hui à un état complet de développement et de prospérité. Dans le Pérou, les Incas avaient de même utilisé les eaux et créé au pied des Andes de magnifiques irrigations , quand arrivèrent les Européens qui ne cherchaient que les mines d’or et d’argent. On voit encore dans l’Équateur, au Pérou, en Bolivie, des ruines d’aqueducs dont on peut suivre le tracé sur des étendues considérables.
En un mot, tous les peuples ont cherché dans la pratique des irrigations un accroissement de leur richesse agricole.
En effet, à l’aide des irrigations, on augmente à profusion les richesses agricoles.
On a souvent estimé à plus de 200 francs la plus-value annuelle produite par l'irrigation d’un hectare de terre, ce qui répond par hectare à un accroissement de capital de 4,000 francs. Sans doute cette plus-value est très-variable suivant les lieux et les circonstances, mais elle est toujours très-considérable, ainsi que nous le verrons plus loin par des exemples. On peut se faire une idée des grands résultats auxquels pourrait conduire la pratique des irrigations en rappelant qu’il existe en France 7,900 kilomètres de grandes rivières et environ 180,000 kilomètres de petits cours d’eau non navigables sur lesquels les eaux sont bien souvent gaspillées en pure perte.
« Pourquoi malgré la supériorité du sol et du climat sommes-nous en agri- « culture si inférieurs à l’Angleterre où le blé rapporte en moyenne un tiers de « plus que dans nos campagnes? C’est qu’en Angleterre les prairies occupent « plus de la moitié de la superficie cultivée. En Fi’ance, à peine 1/6°. Nous avons « 2o millions d’hectares de terres arables et nous n’en possédons que 5 millions « en prairies. L’irrigation couvrira de pâturages des champs aujourd’hui sté- « riles, développera la production des bestiaux, augmentera la masse des « engrais , le rendement des céréales et nous affranchira au moins en partie « d’un tribut annuel de 80 millions que nous payons ainsi à l’étranger pour « nous approvisionner en viande. »
Telles étaient les conclusions du rapport fait en I857par la commission chargée d’examiner une proposition relative à la rédaction d’un code rural.
HYDRAULIQUE
En considérant l’importance des faits généraux qui dominent la question des irrigations, il est permis de s'étonner de l’oubli dans lequel on a cru devoir la laisser jusqu’ici et surtout de la priorité que l’on a donnée au drainage sur l’irrigation par une anglomanie mal entendue. On conçoit que sous le climat humide de l’Angleterre le drainage soit le premier besoin et l’irrigation le second, mais il en est tout autrement en France où nous avons la brûlante Provence, la zone altérée des Pyrénées, les plateaux fie la Brie, de la Beauce et de la Champagne où l’eau fait souvent défaut.
Sans méconnaître dans certains cas l’utilité du drainage, on doit donc en France, du moins, le faire passer après l’irrigation. C’est surtout sur les deux versants des Alpes et des Pyrénées qu’on rencontre en France des zones arrosées de quelque étendue, tant en raison du climat que des ressources que présentent les cours d’eau qui descendent des crûtes de ces montagnes. Ces cours d’eau alimentés par les neiges et les glaciers ont toujours de l’eau en été; on doit donc placer en première ligne le Rhône, l’Isère, la Durance, la Garonne, la Neste, l’Ariège, etc. Malgré les immenses ressources que ces cours d’eau présentent, ils ne sont utilisés jusqu’ici que sur une échelle restreinte; c’est ainsi que la zone arrosée des Pyrénées n'est évaluée qu'à 32,000 hectares, et celle des Alpes à 63,000 hectares, soit en totalité 93,000 hectares. Par une meilleure utilisation des cours d’eau dans ces deux seules régions, la zone d’irrigation pourrait certainement atteindre dans un temps donné 300,000 hectares et par conséquent être augmentée de 400,000 hectares.
En admettant une plus-value annuelle sur l’ensemble de 130 francs seulement, il en résulterait un accroissement annuel de produits de 60 millions répondant à la création à 3 0/0 d’un capital agricole de 2 milliards; mais, indépendamment de cette création capitale de richesse, l’irrigation réalisée sur une telle surface donnerait naissance à des engrais et à une production de bétail réagissant de la manière la plus favorable sur l’alimentation publique.
Sans doute, une zone irrigable de 400,000 hectares ne s’improvise point; elle demande la création sur le sol de nombreux capitaux ; cependant nous ne pensons pas que pour arriver à de tels résultats il faille attendre des siècles. En raisonnant ainsi, on compte sans l’impulsion énergique que notre époque sait donner à toutes les grandes œuvres d’utilité publique, sans les besoins impérieux de l’alimentation à bon marché des masses populaires, sans la cherté croissante de toutes choses depuis quelques années, sans la puissance actuelle des capitaux qui ont appris à s'associer sur une grande échelle [tour réaliser en quelques années des œuvres qui eussent autrefois demandé plus d’un demi-siècle.
Au siècle de la vapeur et de l’électricité, il faut une agriculture savante et perfectionnée, dotée de voies de communication partout faciles et de cours d’eau réguliers, aménagés avec intelligence; il faut sortir du désordre actuel qui engendre tantôt l'inondation désastreuse et tantôt la séchereresse. Ce n’est que par de grandes mesures qu’on arrivera à un tel résultat, il faut sortir des voies timides qu’on a suivis jusqu’ici. On a cru qu'il suffisait de l’initiative personnelle des propriétaires pour développer l’irrigation sur notre sol et l’on s'est trompé parce que le propriétaire est impuissant à créer la grande irrigation, s’il n’est point aidé par le gouvernement ou par de puissantes associations, seuls capables de créer les principales artères.
Ces associations auront besoin à leur début de l’énergique secours de l'Etat, soit par des subventions, soit par des garanties d'intérêt. Il n’est pas douteux que le propriétaire s’empressera de profiter de l’irrigation quand il n’aura à payer qu’un droit annuel d’arrosage et si par une combinaison financière analogue à celle du drainage on lui avance les capitaux nécessaires pour lui faciliter les travaux complémentaires de l’irrigation tels que fumures, ensemencements ,
LES CANAUX D’IRRIGATION
mouvements de terres, etc. L’irrigation est d’ailleurs par elle-même tellement féconde qu’elle pourra rembourser rapidement toutes ces avances.
A certaines époques, diverses mesures législatives ont été prises en faveur des irrigations : nous citerons entre autres la loi du 27 avril 1845 relative au droit d’aqueduc et celle du 27 juillet 1847 qui réglemente le droit d’appui des barrages ayant l’irrigation pour objet. Ces deux lois ont été votées dans la pensée de faciliter l’action individuelle des propriétaires, mais elles n’ont été que d’une bien rare et bien restreinte application. Avant la révolution de Février, l’entreprise d’irrigation la plus brillante a été celle du canal de Marseille, capable de dériver de la Durance un volume de 6 mètres cubes. Cette entreprise a été poursuivie par les Marseillais avec un rare esprit d’énergie et de persévérance; elle a eu un succès complet.
En 1848, le gouvernement se montra disposé à entrer largement dans la voie des irrigations et une commission fut instituée pour émettre un avis motivé sur les trois questions suivantes :
1° Rechercher quels sont les travaux agricoles qui par leur importance mériteraient d’entrer dans le cadre des travaux d’utilité publique. — 2° Poser le programme de la création d'un certain nombre de services spéciaux hydrauliques; 3U enfin étudier comment le principe d’association déjà posé par la loi de 1807 pourrait être développé et étendu à ce nouvel ordre de travaux.
Le rapport de cette commission détermina en France la création des services d’ingénieurs hydrauliques. Voici d’ailleurs quelles furent les conclusions de la commission : Sur la première question posée, la commission proposa de comprendre parmi les entreprises d’utilité publique toutes celles ayant pour but le développement de l’industrie agricole, savoir :
1° L’endiguement et la régularisation des cours d'eau navigables ou non navigables; 2° le dessèchement des marais et l’asssainissement des terrains rendus insalubres ou improductifs par la stagnation des eaux; 3° la conquête des lais et relais de la mer; 4° la consolidation des terrains en pente par les reboisements, plantations, ensemencementts ou tous autres moyens; 5° la fixation des dunes; 6° les irrigations, colmatages, réservoirs, réglementation des usines, en un mot l’utilisation générale des eaux en conciliant les intérêts de l'agriculture et ceux de l’industrie; 7° la recherche et l’exploitation des amendements lorsqu’ils dépasseront les forces de l’industrie privée; 8° enfin toutes les voies de communication qui n’appartenant pas à la grande voirie peuvent servir aux transports des produits de l’agriculture.
Pour répondre à la dernière question, la commission demanda la création de services spéciaux d’ingénieurs chargés de la rédaction des projets, de l’exécution des travaux qui se rattachent à l’amélioration de l’agriculture, ces services pouvant d’ailleurs être confiés aux ingénieurs ordinaires des départements par mesure de sage économie; voici de quelle manière la commission formulait la mission de ces ingénieurs:
1° Étudier le régime des cours d’eau navigables ou non navigables dans leurs divers états, les conditions hygrométriques des bassins, l’étendue, la perméabilité des versants et en général toutes les circonstances qui peuvent influer sur ce régime directement ou indirectement.
2° Projeter tous les travaux concernant les endiguements , curages et régularisation des cours d’eau, les exécuter; projeter tous les travaux concernant les dessèchements des marais et les exécuter, surveiller et guider les associations ou les concessionnaires qui auraient obtenu l’autorisation d’exécuter des dessèchements ou des endiguements; veiller spécialement à l’entretien de ces travaux, poursuivre l’accomplissement des obligations imposées aux concession-
HYDRAULIQUE
naircs et associations. Déterminer le volume disponible et la quantité des eaux de chaque cours d'eau, aider de leurs conseils les communes, associations ou propriétaires qui se proposeraient d’entreprendre de grands travaux agricoles ; proposer le partage de ces eaux entre l’agriculture , la navigation et l'industrie; provoquer, exécuter et surveiller suivant les circonstances les travaux concernant ce partage. Faire la reconnaissance des terrains susceptibles d’être améliorés par les irrigations, les limonages, les colmatages; rédiger à cet etlet des projets de canaux , exécuter ces derniers; signaler les abus qui auraient lieu au préjudice de l'agriculture dans la dépense des eaux employées aux usines, soit par l’imperfection des moteurs, soit pour toute autre cause.
Proposer qu’à l’avenir la jouissance des eaux quel qu’en doive être l’emploi soit concédée en se basant sur la division du temps et du volume suivant les circonstances, et que dans ce dernier cas le volume des eaux concédées soit toujours une partie aliquote du débit des cours d’eau. Étudier et exécuter des retenues, réservoirs ou tous autres travaux destinés à régler autant que possible le marche des crues ou à créer des ressources dont on puisse disposer à l’époque des sécheresses. Donner enlin leur avis au point du vue agricole sur tous les projets de travaux d'utilité publique.
Enfin, comme complément et pour assurer l’exécution du programme précédent, la commission proposait de créer près de l’administration supérieure une commission mixte et permanente composée d'ingénieurs et d’agriculteurs ayant pour but d’examiner au point de vue agricole les divers projets, de proposer les bases des instructions à adresser aux préfets et aux ingénieurs et de provoquer la recherche de tous les documents relatifs aux irrrigations, dessèchements, endiguements, reboisements, ainsi que l’utilisation des eaux au profit de l’agriculture et de l’industrie.
Cette commission en un mot aurait donné l’impulsion et l'uniformité à tout ce vaste ensemble de grands travaux agricoles. C’est à la suite du rapport de cette commission que furent créés les services hydrauliques par un arrêté ministériel du 16 novembre 1848. Depuis cette époque ces services ont fonctionné avec plus ou moins d’activité ou de succès suivant les crédits alloués et les besoins des divers départements, mais l’ensemble des études faites présente, au seul point de vue des irrigations, des résultats importants.
Nous examinerons plus loin les entreprises particulières tentées en faveur des irrigations, au nombre desquelles nous citerons les travaux de dérivation de la Neste, le canal de Carpentras, le canal de Cadenet, le canal de Pierrelatte, le canal de Saint-Martory, etc., etc. I, 'ex position faite de ces divers travaux par le ministère des travaux publics nous permettra de donner à leur égard des renseignements techniques et économiques. Mais si, avant d’entrer dans l’examen des travaux d’irrigation exécutés dans ces dernières années , nous avons insisté sur l’organisation de la commission de 1848, c’est dans le but de montrer quel vaste programme incombe à la commission instituée le 5 septembre dernier par M. le ministre des travaux publics pour étudier en France l’aménagement et l’utilisation des eaux.
Cette commission parait s’être vivement préoccupée de l'importance de sa tâche; immédiatement elle s’est subdivisée en trois sous-commissions.
La première est chargée des questions relatives à l’irrigation et au colmatage des terres, à la submersion des vignes, aux dessèchements et aux assainissements, enfin à l'utilisation des forces hydrauliques.
La seconde étudiera l'alimentation des villes en eaux potables, l'emploi des eaux d’égout et des liquides industriels.
La troisième enfin s’inquiétera de la création de grands réservoirs en vue de contenir les eaux, d’aider à leur distribution régulière et de les empêcher de
LES CANAUX D’IRRIGATION
nuire. L’étude des moyens de prévenir et de restreindre les inondations est naturellement du ressort de cette sous-commission.
Nous donnerons maintenant une description des divers travaux d’assainissement et d’irrigation exposés par le Ministère des travaux publics ; nous indiquerons les principes qui doivent servir de base à ces divers genres de travaux ; enfin nous décrirons rapidement le grand projet actuellement soumis aux Chambres, dans le but de distribuer des eaux d’irrigation à une partie du midi de la France.