TOME I. — NOTV. TF.C.H
INTIt ODUCTION < ; EN ER A LE.
consolidation du calcaire lacustre de lepoque miocène, que M. l’abbé Bourgeois a trouvé à Tlienay (Loir-et-Cher) les traces incontestables de la plus ancienne industrie humaine et les preuves évidentes du premier emploi de feu.
Cette industrie se bornait alors à la fabrication d’armes de pierre, de haches en forme d’amande, grossièrement taillées dans des rognons de silex il l'aide de percuteurs de meme nature. Contrairement à ce qui a lieu aujourd’hui, ces haches tenues à la main d’abord, emmanchées ensuite dans une tige de bois fendue, frappaient par leur extrémité pointue, comme le pic du mineur.
L'homme habitait alors un climat singulièrement plus chaud que le nôtre et autour de lui vivaient certains animaux de notre époque mêlés avec les représentants d'une faune plus méridionale : tigres, mastodontes, tapirs, antilopes, rhinocéros. En même temps, à côté des noyers, des érables, des peupliers s’élançaient en grand nombre les palmiers, les bambous et d’autres végétaux des zônes tropicales : le climat devait se rapprocher de celui' des plaines du Gange.
On le comprend du reste, dans ces conditions l’homme des temps tertiaires devait avoir peu de besoins et par suite peu d’industrie. L’habitant d’un pays chaud n’est point poussé au travail comme celui qui séjourne sous un ciel inclément ; c’est ainsi que de nos jours }es Esquimaux ont une industrie bien autrement avancée que celle de certaines peuplades des régions équinoxiales. Chez celles-ci les vêtements sont inutiles, le régime alimentaire végétal suffisant; chez les autres le froid nécessite une habitation confortable et une nourriture animale substantielle.
Mais, après un laps de temps dont nous ne saurions évaluer l’étendue, d’immenses glaciers descendent des montagnes et s’étendent dans les vallées; la température se refroidit considérablement et, dans l’Europe Occidentale, l’homme disparait ou du moins sa trace nous échappe. A la fin de cette première époque glaciaire, les palmiers, les bambous, les plantes tropicales ont disparu, le sapin, le tilleul, le saule, le frêne les remplacent, la température et les conditions générales de la vie sont à peu près devenues celle d’aujourd’hui et l’éléphant fait pour la première fois son apparition sur la terre. L’homme, sans doute repoussé par le froid dans des régions plus méridionales, revient de nouveau peupler nos latitudes, sollicité par une température plus douce.
Nous trouvons sa trace dans quelques localités, à Sainl-Prest (Eure-et-Loir), par exemple, où, comme on le voit par les empreintes de sa hache de pierre sur les ossements, il ne craint pas de s'attaquer avec ces armes primitives à un animal aussi peu vulnérable que Yélèphant méridional. Là aussi, il a laissé les pointes en silex des flèches dont il se servait à la chasse et qui témoignent d'une fabrication déjà meilleure qu'à l’époque précédente.
Les données de la Géologie et celle de l’Archéologie nous conduisent à admettre, à la fin de cette période, un refroidissement considérable dont la cause nous reste inconnue et qui détermine, dans nos pays, une seconde époque glaciaire. Quand elle est achevée, la faune qui lui succède nous apparaît avec un caractère particulièrement redoutable pour l’homme d'alors : le grand ours des cavernes au front bombé ( ursus spelœus ) le mammouth à la longue crinière et aux énormes défenses recourbées (déplias primiqcnius), le rhinocéros velu aux narines cloisonnées, à la double corne ( rhinocéros tichorhinus) en sont les principaux représentants.
C’est au Mousticrs (Dordogne), à Saint-Acheul (Somme), qu’on a trouvé les instruments et les outils les plus caractéristiques de cette nouvelle époque. L’homme habite les cavernes, il a pour armes l’arc et la flèche à pointe de pierre, la hache et le couteau de silex. Avec ces faibles moyens il chasse et tue les terribles fauves qui l’entourent et lui disputent ses abris. Il sait fort bien
L'INDUSTRIE PRÉHISTORIQUE
fendre en long les os du rhinocéros et en extraire la moelle pour s’en nourrir. Les fragments de sa poterie qui nous ont été conservés nous apprennent qu’il a trouvé le moyen de malaxer l’argile pour en façonner des vases et qu’il a eu l’idée de la faire cuire pour la durcir. La parure même ne lui est pas inconnue car certains débris troués des coquilles fossiles de la craie tertiaire semblent lui avoir servi de colliers.
2° Age du Renne. — Peu à peu l’hyène et le grand ours des cavernes disparaissent, le mammouth et le rhinocéros diminuent pour s’éteindre à leur tour; mais un animal plus utile et jusqu'alors inconnu sur la terre, le renne, vient apporter à l’homme de plus précieuses ressources. Les conditions de la vie deviennent plus faciles et les silex se travaillent avec plus de soin : l'industrie se proportionne à des besoins nouveaux. L’homme de l’époque du renne habite principalement des abris sous les rochers comme à Bruniquel (Tarn-et-Garonne), où nous trouvons parmi les débris qu’il a laissés, non-seulement des haches et des pointes de flèches en silex, mais encore des scies, des poinçons, des grattoirs pour lisser ou épiler les peaux. Les os, et principalement les bois si durs du renne, sont utilisés par lui de mille manières; il en fait des outils, des flèches barbelées, des harpons, des hameçons; montrant qu’aux ressources de la chasse il a réuni celles de la pêche. Certains indices, comme des incisions à la base des bois du renne, font penser que ces animaux étaient dépouillés de leurs peaux lesquelles étaient sans doute employées comme vêtements. C’est aussi d’ordinaire à cette époque que l’on rapporte les premiers essais de la navigation. L’homme de l’âge du renne n’est pas dépourvu du sens artistique : il nous a laissé sur le silex, sur le schiste, sur l’ivoire d’assez bonnes représentations des animaux aujourd’hui disparus : le grand tigre, le mammouth à crinière, etc. ; ses sculptures sur bois de renne ne sont pas sans élégance.
Il est commerçant : les pays privés de silex comme les plaines de la Belgique, nous offrent des armes dont la matière première a son origine en Champagne. De plus, dès cette époque, l’industrie a cessé d’être absolument domestique pour devenir le but du travail exclusif de certaines personnes : l’atelier est créé.
A Clialeux, à Laugcrie haute et basse , se rencontrent des amas considérables de silex et de bois de renne convertis en outils achevés, à demi faits, manqués, brisés, dont le groupement en un même lieu fait voir qu’il y avait dès lors des emplacements consacrés à une fabrication déterminée et par suite un coihmerce d'échange incontestable.
3° Age de la pierre polie. — Mais les continents ont désormais pris leur relief à peu près définitif, la mer a quitté le Sahara, les glaciers sont remontés dans les hautes vallées des montagnes, la température s’est relevée, le mammouth a disparu pour toujours et le renne a gagné des latitudes plus septentrionales. Sauf 1 ’urus, les animaux qui peuplent la terre ne sont plus différents de ceux d’aujourd’hui, les hommes même des époques précédentes semblent s’être éloignés devant l’invasion d’une race nouvelle apportant avec elle une civilisation matérielle plus avancée.
Jusqu’ici les armes et les outils de pierre avaient été taillés par éclats, on sait maintenant leur donner une forme mieux définie, presque tous les silex sont polis à l’aide du frottement sur de larges pierres dont de nombreux spécimens nous sont parvenus. Chose plus remarquable, la hache ne frappe plus par son extrémité pointue , comme les nôtres elle offre un large taillant et s’emmanche du côté opposé. Les ateliers du grand Pressigny (Indre-et-Loire) nous montrent des échantillons d’une fabrication très-soignée et, de plus, des polissoirs et des nuclei restes de rognons siliceux dont le choc a tiré les couteaux, les scies les
INTRODUCTION GÉNÉRALE
grattoirs de pierre et qui demeurent comme les témoins de cette fabrication.
C’est à cette période que remontent les kjoekkcn-moeddings (rebuts de cuisine), débris accumulés en Danemark sur les bords de la mer, renfermant de nombreux vestiges de la civilisation d'alors et dont l’examen nous révèle les mœurs, les habitudes, la nourriture des hommes de cette période. La présence des débris du hareng, par exemple, nous prouve que la navigation était alors assez avancée pour qu'on pût se hasarder en pleine mer, car la pêche de ce poisson ne peut se faire près des eûtes. Les armes et les outils du Nord de l'Europe indiquent du reste une extrême habileté dans le travail de la pierre : pour la première fois on y rencontre des haches et des marteaux percés d’un trou rond pour recevoir un manche en bois. Les poteries sont d'une meilleure fabrication, les restes en sont plus abondants, mais elles sont toujours modelées a la main, le tour est encore inconnu.
L'homme s’est fixé au sol et a commencé la culture régulière de la terre; nous sommes en possession de quelques-uns de ses outils de jardinage et les cavernes de l’Ariège remontant à cette époque nous fournissent en même temps que du blé carbonisé, les débris des meules primitives qui ont servi à le broyer.
L’industrie a progressé, le commerce s’est étendu, mais le sentiment artistique s’est atrophié et l’homme de la pierre polie ne sait plus ni sculpter ni dessiner, ou du moins aucune de ses œuvres n'a survécu.
Les premiers dolmens (Armorie, taol tahle, maen pierre) apparaissent, sépultures antiques dont les dalles colossales ne pouvaient être apportées et mises en place que par le concours d'un grand nombre d’efforts individuels. Ce système d'architecture funéraire nous montre une organisation sociale fort avancée : il a fallu un culte déterminé, ou des influences acquises de longue date, pour qu'un travail aussi considérable put être exigé par la famille du mort ou par la coutume du pays.
Nous venons d'esquisser rapidement le tableau des états successifs de la culture industrielle parmi les populations des âges de la pierre; nous n’avons aucune date à assigner à ces différentes périodes, ni aucune durée à leur attribuer. La science préhistorique ne peut encore relier les uns aux autres, d’une manière satisfaisante, les faits accomplis sur une partie un peu considérable de la surface du sol, ni établir entre eux un synchronisme facilement acceptable. L’industrie, en se développant, ne s’est point propagée d’une manière uniforme et, soit qu'il faille rechercher dans ses plus lointains souvenirs, soit qu’il s'agisse de temps plus rapprochés de nous, l’histoire nous montre combien sont profondes les différences entre les peuples contemporains, aussi bien au point de vue de leur civilisation matérielle qu'à l’égard de leur situation politique.
L'âge de la pierre a cependant tour à tour existé pour les différents peuples qui ont occupé le monde; il n'est presque pas de pays dont le sol n'en recèle les débris et, il est curieux de le constater, presque partout les mêmes substances ont fourni les premières armes et les premiers outils, presque partout les mêmes moyens de fabrication les ont revêtus des mêmes formes. L'arc et la flèche, la lance et la hache de pierre ont été des armes universelles.
Nous avons de plus la certitude que ces moyens primitifs ont résisté pendant bien des siècles à l'influence du progrès et ont été longtemps employés concurremment avec un armement et un outillage plus perfectionnés. Il ne faut pas s’en étonner puisque nous voyons de nos jours se montrer côte à côte le fuseau et la filature mécanique, la flèche et le chassepot, la charrue à vapeur et les outils de bois de la culture. Nous ne devons donc pas être surpris de rencontrer, par exemple dans les habitations lacustres de l’âge des métaux, un nombre relativement considérable d’instruments de silex. Mais on en trouve, à des époques
L’INDUSTRIE PRÉHISTORIQUE
plus rapprochées de nous, dans les sépultures de la Chaldée et de l’Assyrie (1), en Égypte aux temps pleinement historiques dans les exploitations du Sinaï (2) et dans les carrières de Syène (3), et, plus récemment encore, dans les mines de cuivre d’Espagne au Cerro Muriano (4), etc.
Dans certains pays, et à une époque où l’emploi des outils de silex était depuis longtemps oublié, les coutumes du culte, réfractaires aux modifications extérieures, en avaient maintenu traditionnellement l'usage. C’est avec un caillou que le fécial, au temps des Horaces, immolait le porc pour le sacrifice (;>), c’est avec une pierre aiguisée qu’on ouvrait en Égypte le liane de la momie pour en retirer les viscères (6). Le régime politique avait aussi, dans l’extrême Orient, conservé comme le signe de la suprématie la présentation d’une arme d’un modèle antique : de même que l’offre d’une motte de gazon caractérisait sous notre régime féodal la possession du sol, de même le don d’une flèche à pointe de silex était en Chine, plus de mille ans avant notre ère, le symbole de la souveraineté (7).
4° Age du bronze. — Quoiqu'il en soit, ces produits d’une vieille industrie furent relégués au second plan quand apparurent les premiers métaux usuels : le cuivre d’abord, le bronze ensuite, enfin le fer. L’emploi du cuivre pur n’a pas pu durer bien longtemps ni s’étendre sur une grande surface; son peu de résistance et la difficulté de le mouler convenablement ont promptement mis à sa propagation un invincible obstacle.
La découverte du bronze, c’est-à-dire de l’alliage du cuivre et de l’étain et de ses précieuses propriétés, ouvre dans l’histoire une période féconde en résultats industriels. Mais si Te cuivre se trouve à peu près partout, les gisements de l’étain sont au contraire, dans le monde connu des anciens, parcimonieusement distribués. De l’Inde à la mer Noire, si l’on en excepte les alluvions de Ceylau et les gîtes du Mewar qui ne paraissaient guère avoir été utilisés à l’époque qui nous occupe, il n’existe que deux points où l’étain se soit rencontré en masses exploitables : le pays de Bamian dans l’Indou-Kousch et le Caucase. Il faut donc de toute nécessité qu’un commerce actif ait procuré à [l’Égypte, à l’Assyrie, à la Phénicie ce métal indispensable à la fabrication du bronze. Toutes les probabilités concourent pour faire penser que les gisements de l’Indou-Kousch ont été exploités avant ceux de l’Ibérie Caucasique.
L’histoire nous fait voir toutes les conséquences de cette rareté de l’étain, elle nous montre combien l’inégale répartition des richesses naturelles a donné d’opulence et de force aux peuples qui ont su exploiter leurs mines ou qui en ont procuré aux autres les produits. C’est au commerce qu’incombait alors, c’est à lui qu’appartient encore le soin de répartir, parmi les pays privés de certaines productions, le superflu des contrées abondamment pourvues.
L’emploi du bronze a précédé celui du fer, les historiens de l’antiquité nous l’avaient appris (8) avant que les fouilles ne nous l’eussent révélé ; mais, que les procédés de la métallurgie se soient divulgués peu à peu, ou que le commerce asiatique ait simplement apporté l’alliage de cuivre et d'étain en Europe comme une marchandise d’importation, il parait certain que l’Égypte et l’Asie Occidentale étaient depuis longtemps en possession des métaux quand le bronze apparut pour la première fois en Occident. Pour les pays que nous habitons,
(1) Rawlinson. The five grcat monarch. V. I, p. 473. — (2) Chabas, antiq. hist. p. 91. — (3) Lenormand, anc. civil, t. I, p. 117. — (4) Mortillet, mat. pour l'hist. de l'homme, vol. 4, p. 234. — (5) Tite-Live 1. 1, ch. XXIV. — (G) Hérodote, 1. 2, LXXXV’I — (7) Amiot, Mém. sur les Chinois, t. xu, p. 323. — (8) Hésiode Théogon, v. 722, 72G 732. — Lucrèce, 1. 5, v. 1286.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
l'âge du bronze constitue donc, non plus une phase du développement de l’industrie en général, mais une période de l’histoire du commerce et des relations de peuple à peuple, l’Europe du Nord-Ouest étant à cette époque, par rapport à l’Orient civilisé, un pays absolument barbare.
Au moment où nous sommes parvenus, les habitants des rivages des lacs de la Suisse et des pays avoisinants vivaient dans des huttes reposant au-dessus du niveau de l’eau sur d’innombrables pilotis. Des villages de ce genre se voient encore aujourd’hui dans les Indes néerlandaises et Hérodote nous a laissé la description de ceux qui existaient de son temps enThrace sur le lac Prasias(\). Grâce aux travaux de MM. Troyon, Relier, Desor et autres, on connaît assez bien aujourd’hui l’état de la civilisation des hommes qui habitaient les villages lacustres du lac Majeur et des lacs de Zurich, de Neuchâtel, de Genève, du Rourget, etc., ainsi que les Terramares de l’Italie et les Crannoges de l’Irlande. La roue du potier est toujours inconnue, les armes de silex sont encore en usage, mais les outils, les pointes de flèches, les haches, les ciseaux à queue et à douilles, les faucilles, les hameçons, les aiguilles de bronze abondent. Le métal est coulé dans des moules et, faute d’outils de fer pour les ébarber, les bavures sont aplaties au marteau. La corne du cerf remplace, surtout pour les emmanchements, le bois du renne lequel depuis longtemps a fui vers le Nord. Les fouilles nous fournissent des débris d’étolfe, des pesons de métier à tisser, des peignes, des cardes, des paniers d’osier, des câbles d’écorce, des fdets de pêches, etc., Le verre, le corail, l’ambre sont introduits par le commerce, mais comme durant la période précédente, le dessin artistique n’a pas reparu : les ornements sont de simples combinaisons de lignes droites souvent empruntées aux entrelacements fournis par l'art du vannier.
Le fer va enfin apparaître, son emploi se généraliser et sa fabrication devenir indigène. En même temps le tour du potier sera inventé ou révélé, mais alors nous serons déjà en pleine histoire.
IL — L’INDUSTRIE MYTHIQUE
Nous venons de creuser le sol pour y trouver les vestiges de l’industrie primitive, interrogeons maintenant les traditions pour leur demander la trace des souvenirs enveloppés de fables qu’ont laissés les premiers inventeurs
L’histoire positive ne nous reporte guère plus loin que le xl® siècle avant notre ère, et, si quelque chose peut étonner, c’est de trouver, à une date si prodigieusement reculée, les hommes en possession d’une industrie florissante, déjà presque complète et à laquelle pendant bien des siècles il ne sera apporté que d’insignifiants perfectionnements. En tenant compte de la lenteur des progrès accomplis depuis lors pendant une longue période, et en supposant que les générations antérieures n’aient pas été plus favorisées, on pourra se convaincre ce qu’il a fallu de temps pour que la métallurgie, l’architecture, les travaux publics, le tissage, le travail du bois, l’agriculture parvinssent au point où ces industries nous apparaissent à l’époque où furent bâties les pyramides de Giséh.
Les hommes qui vivaient longtemps avant cette date n’ont pas laissé d’histoire, mais ils ont légué aux races postérieures les secrets de leur civilisation matérielle et le fait même de cette transmission a laissé des traces profondes dans les légendes parvenues jusqu’à nous.
(1) Hérodote, 1. 5, XVI.
L'INDUSTRIE MYTHIQUE
Les traditions éparses dans les documents historiques nous parlent toutes d'une race de peuples serpents ou dragons habitant les régions montagneuses, les cavernes, race perverse, barbare, en possession des trésors souterrains, adorant des dieux chtoniens, les dieux des volcans. De môme que les feux souterrains sont en opposition avec la flamme épurée du sacrifice, de même que ces divinités sombres et redoutées contrastent avec les dieux lumineux et bienfaisants, de même aussi les tribus industrielles primitives sont en hostilité constante avec les peuples pasteurs ou agriculteurs. Leur plus ancien domaine paraît avoir été cette région montueuse, si riche en métaux, qui s’étend sur l’Indou-Kousch, le Thibet Occidental, la région Kampilienne, le pays de Havila (1) « où l’on trouve l’or » dont le Caboul de nos jours a conservé le nom.
Quand les Aryas pénétrèrent dans l’Inde par cette voie, ils se trouvèrent en contact avec un peuple fort avancé dans les arts, auquel ils infligèrent le nom de Ndgas « serpents » et pour lequel ils éprouvaient une répulsion dont les vklas et le Maliàbhârata portent à chaque page l’empreinte. Suivant les Hindous, la terre étant creuse à l’intérieur, Kadrou « la brune » mit au monde les serpents pour en peupler les sombres demeures (2). Irdvata l’homme au « vêtement de terre, » Taxaka le « charpentier » sont leurs rois, Vaçtou le Verbe, le principe vital du monde est un de leurs chefs.
Mais si les Ndgas nous apparaissent comme les ennemis constants des conquérants de l’Inde aux temps védiques, un antagonisme pareil se manifeste dans les légendes Iraniennes : Azidahak dont les Grecs ont fait Astyage et les Persans Zohak (Zend Ahi-Dahakah, « le serpent qui brûle ») (3) est le symbole des races hostiles aux sectateurs de Zoroaslre (4). Un ethnique analogue, le serpent Afrasiâb des mêmes légendes, le roi du Touran qui fait sa demeure dans le mont Vadkeisch, (3), le Badakchan actuel riche en mines, est l’objet de la haine1 des serviteurs d’Ormuzd.
Dans le plus ancien des mythes de l’Égypte se montre la lutte d ’Osiris, l’être bon, contre Set ou Typhon l’esprit maudit des ténèbres et de la mort. C’est le dieu d’une race ennemie; plus tard c’est le dieu des Hyksôs, c’est aussi celui des Khétas ou Héthéens. On peut lui comparer le Satan des Hébreux, lDtP satan, ennemi, le Chêitan des Arabes (6) et l’Assyrien Sed qui veut dire
génie ou démon. Les monuments égyptiens représentent aussi Apap , le chef des forces malfaisantes, sous la forme d’un long reptile sinueux. Les traditions bibliques assignent au serpent un rôle manifestement hostile et les Israélites, ce peuple « au cou raide » qui n’avait jamais assez de dieux, ne cesse d’offrir des sacrifices au Serpent d'airain depuis l’époque où Moïse le fondit (7) jusqu’au moment où Ezêchias le détruisit (8). Mais en hébreu, le nom de ce serpent offre une ressemblance manifeste avec le sanscrit Nâga : Klru nakhasch, et ce nom se relie à celui de l’airain nuini nekhoschèth de même qu'en persan royin, qui signifie bronze, désigne aussi un des fils du serpent Afrasiâb.
A côté des races précédentes que la terreur seule poussait à adorer des dieux maudits, se trouve une race , ou peut-être même un ensemble de peuplades ayant vécu successivement ou simultanément, la race Touranienne, Gog et Magog de la Bible (9), chez laquelle ces dieux étaient l’objet d’un culte national. Cette race qui domina si longtemps en Asie non-seulement adorait des
(l)Gen, 2,11. — (2) Jour. Asiat. 1853, p. 496. — (3) Cf. Nomb. 21. 6,9. — (4) D’Eckstein, Sanction, journ. as, 1860, p 75. — (5) Anquetil, Boundehcsch, vol 3, p, 366. — (6) Koran, ch. II, Sourat, 13. — (7) Nomb. XXI. 9. — (8) 1 Rois XVIII, 4. — (9) Gen. X,2.
I NTRO DICTION GÉN Kit A LE.
dieux serpents, niais encore tenait en singulier honneur des divinités caractéristiques comme « le dieu du feu souterrain », « la dame de l’abîme » : c’est certainement une de celles qui a communiqué aux autres la connaissance des arts industriels et en particulier les secrets de la métallurgie.
Les auteurs anciens sont pleins de récits relatifs aux inventeurs des différentes branches de l'industrie ou plutôt à leurs initiateurs car partout, la tradition et l’étymologie nous le révélent, le souvenir de celui qui découvre s’efface devant la renommée de celui qui enseigne.
Tlioth est l'instituteur des Égyptiens, Taaut (le même sans doute) celui des Phéniciens, Plilah de Memphis qu'on trouve aussi à Tyr est le dieu « qui fait toutes choses avec art » (t). Oann'es dieu, homme et poisson enseigne la civilisation aux anciens habitants de la Chaldée (2).
Les Dactyles passaient pour venir de Vida (3) dans ce pays des Phrygiens célèbres dans l’antiquité comme navigateurs et commerçants. Ils avaient pour descendants les Curetés qui habitaient des refuges naturels, des cavernes, des mines : « jamais on n’avait pu découvrir leurs demeures » (4). Les uns et les autres ont dans les traditions helléniques le caractère de génies métallurgistes. Dans les Vêdas, Agnl est le Daxana daxapati, le maître adroit des hommes adroits (5); leur prototype est le Daxa, le dieu habile, le feu ouvrier (6), le pygmée; daxa est aussi une épithète de Çiva. Le sanscrit donne la clef de ces différentes dénominations : leur racine commune est diç, indiquer, montrer, de là le qualificatif ^=r daxa adroit, latin dexter, de là aussi le grec SâxTuXo; doigt et SiSaoxw enseigner.
Le Dédale grec est aussi un initiateur du même genre, il a inventé la scie, les outils du charpentier (cf. sc. ^ dal fendre) et accompli une foule de chefs-d’ojuvre à Memphis, en Sicile, en Crète (7). Son neveu Talus passait pour 'avoir découvert l'emploi de la roue dans la fabrication de la poterie et nous pensons qu'il est le même que Delas, un Idéen habile dans la métallurgie du cuivre (8).
Dans l'Inde Viçwakarman (de viwra tout et ç Kri faire), le feu, l'auteur de toutes choses, nommé aussi Twaschtri est le mécanicien des dieux, le chef des artisans (9); Krischna dvæpdyana , l'homme noir, est aussi l’initiateur de certains arts industriels, il descend de Vcsu le Dieu des richesses souterraines (10).
La production du feu nécessaire à toute industrie a eu aussi ses inventeurs et ses propagateurs. La légende si connue de Prométhée, celle du Mdlariçwan védique, le chef des Maruts, des vents fds de la terre, montrent l’art de faire le feu emprunté à un peuple plus avancé. D’autres traditions nous font remonter à sa découverte même et toutes sont unanimes pour en attribuer la cause première au frottement exercé sur le bois. Suivant les Chinois au temps de Soui-Gin appelé aussi Fong, « le vent, » chef de la douzième famille du huitième Ki, un sage vit un jour un oiseau becqueter un arbre et en faire sortir du feu, il en prit une branche, la frotta et en fit jaillir la flamme (II). Suivant la cosmogonie Iranienne Meschia et Meschianè, le premier couple humain, tirèrent le feu
(1) Jambl. de myster. sec. VIII, c. 3. — (2) Lenormand, Fragments de Bérose, p. 17. (3) Ephore ap. Diod. Sic. 1. V,LXIV. — (4) Ephore ap. Diod. Sic. I. V,LXV. — (5) Rig-Véda, hymm. XCV, çl. 9. — (6) D'Eckstein jour, as 14° vol. 5» série p. 363. — (7) Diod. Sic, I. iv,lxxxvi,lxxxvii. — Hvgin, fab. 274. — Ovid. metam, VIII, 241. — Plin. 1. VII, 57. — (8) Clément d’Alex. Strom I. 16, p. 362 éd. Pott. — (9) Vishnu purana, liv. 1 ch. VI, Wilson’s Works, vol, 2, p. 24. — (10) D'Eckstein: Sanchoniaton, jour. as. 1S60, p. 244. — (11) P. Prémaré, Panth. litt. Les temps ant. au Chou-King,
L'INDUSTRIE MYTHIQUE
de l'arbre Konar en frottant son bois avec un sabre (I). Le Rig-vêda nous montre même le mécanisme des Aranî au moyen desquels on allumait dans l’Inde le feu du sacrifice : « on passe une lanière autour du bâton de l’arani comme une » rêne au cou d’un cheval fougueux » (2). « Du frottement des arbres, dit le mahdbhârata (3), jaillissait le feu. » Les traditions phéniciennes attribuait la découverte du feu provenant du frottement du bois aux descendants du vent Kolpias (souffle de Dieu) et de Bauv (la nuit) (4). D’après les Grecs, les dactyles Idéens en découvrirent l’usage (3). Nous sommes loin on le voit, de l’opinion de Lucrèce qui attribuait à la foudre la première manifestation du feu (6).
Fulmen detulit in terras mortalibus ignem Primitus ;
Même dans les temps qui n’ont jamais eu d’histoire, le développement des aptitudes industrielles s’était déjà spécialisé et les productions du travail pouvaient dès lors se grouper en deux catégories bien distinctes dont l’étude des âges préhistoriques nous a d’ailleurs déjà révélé l’existence.
Là où la nature offrit à l’homme primitif les fruits et les pâturages, il rencontra dans le sol l’argile nécessaire à la fabrication de sa poterie, le silex, ou quelqu’autre pierre analogue, indispensable à la confection de ses armes et de ses outils, les peaux et les toisons pour ses vêtements : c’est là l’industrie primordiale, l’industrie domestique. Elle n’a laissé de trace que dans l’archéologie, mais la seconde industrie, celle qui a, aux temps les plus reculés, provoqué les échanges, les voyages, la navigation, c'est-à-dire le commerce avec ses bienfaits et, il faut le dire aussi, la guerre avec ses calamités, c’est la métallurgie. La découverte de ses secrets domine toute l’histoire delà haute antiquité, son importance est capitale, aucune découverte moderne ne peut lui être comparée.
Or, les gîtes métallifères sont le plus souvent concentrés dans des régions montagneuses peu fertiles, d'un accès malaisé et d’une facile défense. Les premiers métallurgistes furent donc amenés à vivre à l’écart, impérieusement fixés au sol par suite de la localisation des richesses minérales, protégés dans leur retraite par la nature même de leur situation topographique et, plus encore peut-être, par la crainte superstitieuse qu’exerçaient leurs mystérieux travaux. Aussi les populations pastorales ou agricoles évoluaient-elles librement autour d’eux, forcçes dans leurs migrations de contourner, sans pouvoir les franchir, les sommets qu’ils occupaient. C’est ainsi que nous voyons sc maintenir si facilement et si longtemps les montagnards de l’Indou-Kousch dans les gorges du Bâmian, les Égyptiens au Sinaï, les Chalybs , les Moschiens, les Tibaréniens, les Caspiens dans le massif montueux qui s’étend des sources de l’Euphrate aux rivages de la mer Noire et aux escarpements du Caucase.
Nous sommes de cette manière conduit à parler du mythe Cabiriquc » c’est-à-dire à examiner les traditions concernant le travail des métaux dans sa plus antique manifestation et ramenés par suite vers l’Indou-Kousch, le Caboul. l’Afghanistan, vers le pays des Ivouschites de Chavilah, des Cephènes, vers le
berceau de la métallurgie, domaine du Kouvéra Kuvéra, difforme) des traditions indiennes (7). Là se passent les exploits du dieu Cephène, de ce dragon à trois têtes qui précipite Trita, le Sôma, la race Aryenne dans le puits Kûpa, l’abîme (8). Là sont les piçdca (sc. piç donner une forme) les forgerons,
(1) Anquetil, Boundehetch, vol. III, p. 378. — (2) Big-Vêda sec. 1, lec. 2, hymn IX, çl. 4. — (3) Mahàbhàrat. T. 1, astika parva, p. 122. — (4) Sanchon, Eusèbe prepur. Evang. liv. 1, ch. X. —(3) Diod. Sic, liv. V. LXIV. — (6) Lucret. 1. V, v. 1091. — (7) .l.v. researc/t. T. V, p. 299. — (8) D'Eckstein, journ. as. 1860, p. 71.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
les gardiens des richesses de Kouvéra; là vit Kambala, un des rois des Ndgas, fils de Kadrou, serpent à plusieurs têtes (1). Les légendes musulmanes y placent le tombeau de Kliabil ou Caïn le diable, le forgeron, le sorcier, le fondateur de la ville de Caboul (2). C’est peut-être aussi non loin de ce massif de montagnes qu’on peut placer le siège du mythe de Tubal-Caïn, le forgeron antédiluvien (8). Son nom signifie « le frappeur forgeron » Tubal : heb. HDD Tèpah. frapper, cf arab tabl tambour, Sansc. 3^ tup, frapper, et Caïn de nj]7 qanah forger, créer.
On peut voir que la plus grande partie de ces noms appartiennent à un radical commun cav.cap, cep, cop... etc., dont il va nous être facile de déterminer la valeur. C’est une des racines les plus antiques du monde; il n’est presque pas de langues dans lesquelles on ne la rencontre et nous allons en donner quelques exemples pour montrer l’extension qu’clle a prise et déterminer le sens quelle a conservé. Toutes les idées qu’elle rappelle se rapportent à la capacité, à la caverne, à la cavité ex. heb 23 geb citerne, fosse; Chaldéen 33 gob fosse; heb. mi3p gebourah sépulcre; arabe Khabib crevasse, gabr sépulcre; sans c. 3F Kûpa fosse, puits; latin cupa tonneau; grec xi-i to? fosse xu6rj caverne; finnois cuoppa fosse; lapon cappe creux, tamoul cappal navire, etc., etc. Cette signification s’est étendue plus tard à l’enveloppe qui limite, et même à l’éminence qui dénonce Ja cavité, comme on le voit par exemple, dans l’Assyrien gabiri, montagne et dans l’Arabe djebel qui a la même signification. Elle a été étendue aussi aux noms des fleuves profondément encaissés, à ceux des villes remarquables par leur situation dans des districts miniers ex. KaSuXr), KaÊxX'.;, KxSrjao;, (Stephan byz.), Kaôeipa (i) et beaucoup d'autres.
Nous pensons que les considérations précédentes nous permettent de proposer une nouvelle explication pour le nom des Cabires et de substituer aux épithètes de « puissants » ou « associés » qu’on a données jusqu’ici à ces génies de la métallurgie antique celle de « fouilleurs , » de « mineurs » et par extension de « forgerons » qui semblent mieux rendre compte de la nature de leurs attributions et de la formation philologique de leurs noms.
Nous rencontrons les Cabires dans les mystères de Samothrace où ils passent pour venir des montagnes de la Phrygie (5) et sont assimilés aux Corybantes (6) ainsi qu’aux Curètes, aux Tclchines, aux Dactyles corporations d’initiateurs venus tous d’Asie en Europe apportant avec eux les sciences et les arts.
Les Phéniciens, en venant se fixer sur les bords de la Méditerranée, y avaient introduit le culte des Cabires qui se répandit par la suite au sein des populations gréco-pelasgiques. Apparentés avec les Cèphèncs, avec les premiers Adiles de l’Arabie méridionale, avec les Kddraveyas de la Gédrosie, avec les Kabolitæ de l’Indou-Kousch, les Phéniciens formaient, depuis leur station primitive dans les lies Bahreïn jusqu’au territoire Tyro-Sidonien et aux colonies du Nord de la mer Egée, la chaîne qui reliait aux exploitations minières du Caboulistan celles des pays de l’Asie antérieure. Les Cabires sont comme les héros éponymes de ces Cephènes, de ces Kouschites aux sombres traditions, au culte sanguinaire auxquels appartenait dans la haute antiquité la suprématie sur presque toute l'Asie Occidentale et Méridionale, la royauté de la mer et l'établissement du plus ancien commerce.
(t) Éïs/inu Purana, ch. XXI, p. 74. Wilson's Works, vol. 2. — (2) Mem. of Baber, Leyden and Erskine, p. 136. — Wilson, the abotle ef Snnw, p. 456. — (3) Gen. IV, 22. — (4) Théop. Phili. pl. XLVII, Didot, hist. gr. p. 316. — (5) Schol, Appollon. Rhod. ad Argon I, 917. — Athcnicon, Samot, Didot, vol. 4, p, 315. — (6) Eustat. romm. Dion, orbis descr . Didot, géog. min. vol. 2. p. 315.
L'INDUSTRIE MYTHIQUE. 11
Nous les retrouvons dans les traditions indiennes, dans les Mbhavas dont le caractère Cabirique est incontestable (1), dans le personnage de Kouvêra le dieu des richesses souterraines du mont Kældsa avec tout son cortège de gardiens ou de divinités secondaires. Kouvêra est l’ami, le compagnon de Çiva, le dieu des populations anté-aryennes, devenu par le travail d’une assimilation bien postérieure un des personnages de la trimoûrti brâhmanique. Çiva a du reste, croyons-nous, une origine cabirique; cela résulte de la discussion de ses innombrables épithètes et de l’examen des éléments philologiques de son nom. 11 se relie en effet directement au radical que nous avons signalé plus haut et qui a formé le mot Cabire. La consonne initiale sanscrite çr ç, procède du cf et répond souvent au li des langues aryennes : Çiva peut donc avoir eu primitivement une forme Kiba de même que le sanscrit ç agliha répond au grec /.ôvyr ), conque et le sc. çata au grec êxatov, cent.
Mais ce culte des Cabires qui s’étend, à l’époque reculée dont nous parlons, de l’Ethiopie au Caucase et de la Thrace aux confins de la Sérique, a laissé de telles traces dans l’histoire que les superstitions actuelles en ont même gardé le souvenir.
On a, dans tous les temps, attribué à des nains difformes le pouvoir mystérieux delà production des métaux : le Phtah de Memphis qui excitait l’hilarité de Cambyse (2), les Patæques ( lieb Ef’ÇD patisch, marteau), descendants du dieu Memphitique et que les Phéniciens plaçaient à la proue de leurs trirèmes, Y Adonis pygmæon , le dieu au marteau l’HyacrTo; d’Homère, le Vulcain latin étaient des génies de l'industrie métallurgique que redoutaient les superstitions populaires, nains contrefaits, mineurs et sorciers, souvenirs vivants d'une race abhorrée.
Les Bretons croient encore aux nains gardiens des trésors (3), les Scandinaves ont leur Ducrgar , hommes de petite taille, magiciens et métallurgistes (4).
C’est le nain Sindri qui forge Mïolner, le marteau de Thor (a). Les Kobolds, les Bergmannschen allemands sont des génies forgerons comme nos Gobelins; les Cobals de la Carinthie étaient de petits hommes des montagnes que certaines gemmes rendaient invisibles ou difformes (6), les Qbir ou Kibir de Malte sont aujourd’hui regardés comme des démons (7), les mineurs malais croient aussi à l'existence d’un esprit malfaisant « Kammang » gardien des mines (8).
Les Finnois de notre Europe septentrionale, descendants de cette race Touranienne dont nous avons fait remarquer les aptitudes industrielles, ont une cosmogonie pleine de traditions métallurgiques : le Kalewala, leur gi’ande épopée, nous montre lllmarinen, le forgeron éternel fabriquant le couvercle de l’air. Dans les montagnes habitent Wuolangoinen le père du fer, Raula- Relthi, le dieu du fer, Ruojuotar la nourrice du fer et avec eux Karilaincn boiteux comme Vulcain (9).
Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, outre la petite taille et la difformité, la sorcellei’ie a été l’apanage des corporations métallurgiques. Leur travail est impur : dans l’Inde ancienne le mineur est un criminel (10), les Telchines sont pour les Grecs des magiciens (11), xoSaXetç déi’ive du radical qui a donné le mot
(1) Néve, essai sur le mythe des RiUiavas. — (2) Hérodote, 1. III, c. 37. — Lucien de dea Syra, c. 16. — (3) Bulletin de l’assoc. breton, vol. III, p. 63. — (4) Pictet, du culte des Cabires chez les anciens Irlandais, p. 114. — (3) Wavland Smith, Depping, engl. transi. — (6) Du Cange. v. Cobali. — (7) Kreutzer, reliy. ant. T. II, p. 286. — (8) Newbold. journ, of the asiat. Soc. of Bengal, vol. 4, p. 550. — (9) Léouzon Leduc, Finlande T. I, p. ixxxvm. — (10) Manou, I. XI, 63. — (11) Xenomed. Chius, Didot, hist. gr.vol. II, p. 43. — Aelian, de nat. cm. 1, VI,LVIII Didot p. 113.
INTRODUCTION CÉNÉItALE.
Cabire signifie « tricherie » (f), en Perse, de nos jours, la métallurgie est une profession infamante (2), les Égyptiens regardaient le fer et le feu comme les os de Sel l'impur (3), les Zenagues, ouvriers en fer de l'Afrique centrale sont méprisés par les peuplades environnantes (i), les Falaclias, forgerons de l’Abyssinie sont l’objet de la haine générale (5) et on ne peut s’empêcher d'être frappé de la ressemblance de ce nom avec celui des F lissas de notre Kabylie Algérienne grands métallurgistes et fabricants d'armes blanches.
D’autres superstitions à peine effacées ont longtemps maintenu le souvenir de la spécialisation du travail métallurgique et la notion d'une race de pasteurs qui, inhabiles dans l’art de fabriquer les métaux allaient les demander à une population différente en possession des secrets de la métallurgie, mais impuissante à se procurer les produits de l’agriculture. Le curieux mythe de Vœlund en est un exemple (6) : c’est le fils d’un roi des Elfs, habiles forgerons, la tradition qui le concerne avait principalement cours en Angleterre. Dans certaines localités on menait un cheval déferré à un maréchal, invisible habitant d'une caverne, on plaçait près du cheval une pièce d’argent et on se retirait sans détourner la tête. Quelque temps après, le cheval était ferré et l’argent avait disparu (7). Près de Liège existe une grotte dite « trou des Soltais » (Cf. sc. sutt être petit), les habitants la croyaient occupée par des nains qui restauraient les objets déposés à l'entrée de la caverne, pourvu qu’on y ajoutât des vivres (8). Une coutume analogue avait lieu chez les Veddas, de Ceylan (9). Pythéas raconte qu’aux îles Lipari, si on place du fer non travaillé avec un ]peu d’argent sur le cratère du volcan , on y retrouve le lendemain une épée ou toute autre arme (10).
Dans cette étude des mythes industriels, bien des nuages couvrent la vérité historique, si difficile à mettre en pleine lumière ; mais il est encore une source de renseignements remontant au-delà des temps où les documents positifs commencent à apparaître, et à laquelle nous allons faire quelques emprunts : nous voulons parler des noms des métaux. A l’inverse du langage usuel dont l’origine nous parait devoir rester à jamais cachée, la langue technique, venue bien plus tard et créée par une sorte de dérivation rationnelle des mots de la vie ordinaire, se constitue presque sous nos yeux, en nous offrant la raison de son existence et le secret du mécanisme à l’aide duquel elle s’est formée.
Nous allons voir en effet que les étymologies des noms de certains métaux vont nous permettre de conjecturer avec une certaine probabilité, sinon de préciser exactement, l’emplacement des gîtes anciennement exploités, ainsi que les voies d'un commerce antérieur à toute histoire.
Si l’on considère seulement leur extension dans les principales langues de l’Asie et de l'Europe, ces dénominations présentent deux caractères bien tranchés, l'un général, l'autre variable suivant les propriétés spéciales à chacun des métaux. Parmi les caractères particuliers aux substances métalliques, celui qui a le plus frappé les premiers hommes, ce n'est ni la densité, ni la dureté, ni la malléabilité, ni aucune des propriétés réellement utiles, c’est uniquement l’éclat, la couleur, en un mot, la manière dont elles se comportent à l’égard des rayons lumineux. C’est aussi à l’éclat et à la couleur que se rapportent la plus grande partie des noms des métaux, et, considérés sous cet aspect, leur étude ne nous
(1) Philoch, hist. gr. Didot, vol. II, 1. I, p. 588. — (2) Acad, inscript, vol. XXXI, p. 484 — (3) Plutarque, de Isi et Osir, 62. — (4) Caillé, Soc. de géog. vol. 13, p. 105. — (5) D'Abbadie, jour. Soc. de géog. 3» série, vol. 4, p. 45. — (6) Wavland-Smilh. — Depping et F. Michel, pass. — (7) W. Scott. Kenilworth, ch. x. — (8) Schmerling, oss. joss., vol. I, p. 43. — (9) Tram. Soc. ethnol., vol. II, p. 285. — (10) Lubbock. L homme préhist., p. 58.
L’INDUSTRIE MYTHIQUE. 13
olfre pas l’intérêt que présente l’exa.nen des autres noms, de ceux qui révèlent des propriétés spéciales ou Çui dénotent une provenance déterminée.
Ainsi, le mot grec y puaoç, or, l'assyrien, huraz, indique une origine sémitique, tandis que aupov, ï'aurum latin est purement aryen. Le fer, latin ferrum pour fersum, rappelle l’assyrien bavzil, l’hébreu bjp? barzcl et, dans ce mot, on peut distinguer un radical bar (1) qui a passé dans le nom Éthiopien de l'argent, et, par le grec (3«poç, dans les langues européennes (2).
Nous ne saurions multiplier ici ces exemples, nous préférons donner quelques détails sur les noms de l’étain, dont l’intérêt est considérable pour les raisons que nous avons présentées plus haut.
Ces noms montrent d’ailleurs par leur étymologie que, de toute antiquité, ce métal a été obtenu dépouillé de tout alliage. En effet, comme l’auteur de cet essai l'a fait voir le premier (3), ils rappellent presque tous sa propriété la plus curieuse, propriété exclusive et qui ne lui appartient qu’à l’état de pureté : nous voulons parler du bruit ou cri qu'il fait entendre quand on cherche à le courber. Nous n’attirerons l’attention que sur quelques-uns de ces noms : Slannum, le nom celtique duquel proviennent presque tous les noms européens, xaoo’tTspoç, le nom grec dont les analogues existent en sanscrit, en assyrien, en persan, en arabe, etc., enfin Kesbet, le nom égyptien.
Nous laisserons de côté peatar, autre nom celtique, dont les éléments principaux se retrouvent dans l'hébreu bedil (4), le sémitique 7pN anaq (le criard), appliqué par extension au plomb à une époque fort reculée, le nom malais kalang, pure onomatopée comme les mots claque, grue, cri, craquer, etc.
On a depuis longtemps fait remarquer l’analogie du mot grec y.a<jalvEpo; et du sanscrit SiFfîT^ kastîra , mais l’hypothèse d’une origine commune n’était pas généralement admise, faute de connaître la véritable étymologie de ces deux mots. Or, chacun d'eux se compose de deux éléments : le premier, grec, /.as..., sc. kas est une onomatopée du bruit, comme le français, casser ; l’arabe kasar, briser; le sanscrit kaç, claquer; kds, tousser; le secor.d, grec ...stTEpo;; sanscrit ... tira correspond au latin sidus, sideris, étoile, au sc. védique ÇfT slri (3), étoile. Burnouf a montré aussi (6) que le Zend çtar étoile avait pour analogue le sanscrit tara, étoile et argent; il est, de plus, facile d’en rapprocher le grec aoTrjp, astre et dïSrjp'ï?, fer; ou peut donc appliquer à ces mots ... tira et ... aiiEpo;, l’acception métallique de l'éclat. En rétablissant les voyelles là où elles semblent avoir été omises par contraction, on peut restituer une forme sanscrite kasasatira, très-voisine de la transcription assyrienne kasazatirra donnée par les monuments. Dans tous les cas, le mot signifie « métal qui craque. » L’origine aryenne de l'étain nous semble donc remonter plus haut que les dernières migrations des Aryas et, comme on ne voit de ce côté que les mines de l’Indou-Kousch, c’est l'étain de cette provenance qu’avaient en vue les anciennes populations de l’Asie centrale quand elles lui ont donné le nom dont nous venons d’analyser les éléments et de rechercher l’étymologie.
Le second mot qui va nous occuper est le mot Stannum. Il apparaît pour la première fois dans Pline et a pénétré dans le latin par l’Espagne celtibérienne en même temps que plusieurs termes techniques, comme alutea, arrugia, baluca, etc. (7), dont le celtique nous permet aujourd’hui de retrouver la signification.
(1) Sayce. Transact. of the soc. of biblical archeol, vol. I, p. 306. — (2) Strabon, trad. Tardieu, vol. I (note de la page 310). — (3) Dufréné. Diction, tcchnolog. Métallurgie, p. 51. — (4) Nomb. XXI, 22. — (5) Lassen. Ind. bibl., t. III, p. 18. — (6) Burnouf. Comment, sur le Yarno, vol. I, p. 355. — (7) Pline, XXXIV, c. 47.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Slannum a pour prototype le sanscrit ÇrPT^T Stanana, bruit, gémissement de la racine; Stan, gémir, correspondant au grec ctêvoj. Ce mot rend compte des différentes transformations celtiques : kymr, estacn pour estanen ; irland., Stan', gaël., Stacn pour Stanen ; armor., Slean pour Stenan. C'est encore le métal qui crie, qui gémit et l'on peut dire que les langues néo-celtiques n’ont pas absolument perdu tout souvenir de cette racine, car on la retrouve dans un des noms anglais de la crécerelle : Stanncl ( falco tinnunculus ) dont l’origine celtique n’est pas contestable. Dans notre Armorique, il reste encore deux localités rappelant l’antique commerce de l’étain : Penestin « le cap de l’étain » et gobestan « le havre de l'étain. » 11 serait difficile, cependant, de déterminer si gob est vraiment celtique, car ce mot appartient aussi aux langues sémitiques. Les historiens arabes l'ont souvent appliqué aux lagunes de Ceylan : gobb (I).
On rencontre, sur les monuments égyptiens, la mention fréquente du mot liesbet, et les égyptologues ne sont pas d'accord sur sa signification. L'opinion générale est que liesbet désigne le lapis-lazuli ; nous avons cependant des raisons de croire que ce mot est employé aussi pour désigner l'étain. Il y a de nombreuses listes de tribus dans lesquelles] la substance en question est rangée parmi les métaux d'une manière qui ne permet guère de lui attribuer la signification de pierre précieuse. Nous pensons que liesbet a fort bien pu désigner l’étain et le lapis-lazuli peut-être à des époques différentes, sinon en même temps. Gomme le métal était importé en Egypte de toute antiquité, il est probable que le mot appartenait à la langue du pays qui le fournissait, car c'est là une règle presque constante dans l'histoire du langage technologique.
Or, l’étain venait du Caucase, du mont Co,spius, ancien nom de cette montagne (3), du pays des Caspiens, du pays de l’argent ï|p2 Kèçèpk, en hébreu
et en assyrien, et ce mot Kcçèph pourrait bien être la raison du mot liesbet, étain, car les noms do l'argent et ceux de l’étain sont souvent confondus à cause de l'analogie de leur couleur. Du reste, Keceph signifie aussi blanc.
Avec le sens de lapis-lazuli, Kesbet, qui peut d'ailleurs .avoir reçu d'autres voyelles puisqu’en égyptien, comme dans beaucoup d’autres langues, les consonnes seules s’écrivaient, se rapporte plutôt à une relation commerciale et signifie alors pierre des Caspiens ou des Saspires. Le saphir des anciens, sappliir , qui est le lapis comme le kesbet, a dit certainement s’écrire d'abord sasphir et a la même origine que le jaspe ou pierre Caspienne (3), lequel n’est qu'une autre modification du même mot (4).
Cette conjecture, si elle est vérifiée, serait une preuve certaine des relations commerciales entre l’Égypte cl le Caucase à une date prodigieusement reculée.
(t) Reinaud. Salsalat cl tévarykh, p. 128. — L. Tement, accotuit of Cei/ton vol. I, p. 45. — (2) Eratost. Strabon, 1. XI, ch. h, 15. — (3) Pline, I. XXXVII, 37. — (4) Braun. Vestit. sacerd. heb., vol. II, p. 671.
L’INDUSTRIE HISTORIQUE