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III. — L’INDUSTRIE HISTORIQUE

L’Égypte. — On ne peut expliquer que par d’aventureuses conjectures la formation, sur les bords du Nil, d'une société civilisée, isolée du reste du monde et occupant en plein désert une bande de terre fertile qui, des cataractes au Delta, a tout au plus une largeur moyenne de vingt kilomètres. Habitués par nos souvenirs classiques à donner dans le passé une si large place aux événements qui furent la conséquence de l’influence grecque et de la puissance romaine, nous avons peine à nous convaincre qu’en ajoutant aux douze siècles de Rome les quatre siècles de la Grèce dans sa période de splendeur et les quatorze siècles de la monarchie française, nous ne parviendrions pas à combler l’intervalle qui sépare de l’époque où vivait Moïse l’avénement de la première dynastie égyptienne et la fondation de Memphis.

C’est à la pointe du Delta que nous trouvons les premières traces de l’industrie et de l'architecture égyptienne. On y a exhumé les restes d’un temple de granit, le temple du Sphynx, présentant le caractère archaïque le plus incontestable. Une fois déjà il avait été enseveli sous les sables et Khoufou, le constructeur de la grande pyramide, qui l’avait fait déblayer il y a près de six mille ans, en parle, dans une inscription conservée au musée de Boulaq, comme d’un édifice d’une extrême antiquité.

Les fouilles des nécropoles de Saqqarah nous ont fait retrouver le tombeau d’un fonctionnaire nommé Amtcn, qui vivait sous la IIIe dynastie quelque temps avant l’époque des pyramides. Les peintures qui le décorent nous montrent l’Égypte déjà complètement civilisée et l’écriture hiéroglyphique parfaitement constituée.

C’est au temps du roi Snêfrou, sous lequel vivait Amten, que remonte la plus ancienne mention historique de l’exploitation des mines. On a trouvé sur les rochers du S inaï, à Ouaddy-Magarah, un bas-relief représentant « le maître de la justice, YHorus vainqueur, Sncfrou, le dieu grand » (1) terrassant un de ces anou ou nomades de l’Arabie Pètrée qui harcelaient, comme ils le firent si souvent par la suite, les ouvriers mineurs que les Égyptiens y avaient installés ou qu’ils avaient contraints d’y travailler.

Les mines du Sinaï, dont les vestiges si remarquables ont été fouillés de nos jours, fournissaient à l’Égypte des turquoises, du cuivre rouge ( mafeli ), de la calamine, dont on faisait sur les lieux mêmes du laiton (tahen),( 2). Ces deux métaux étaient apportés en Égypte sans doute au moyen de caravanes et c'est là seulement qu’on faisait le lihomt, si c’est là toutefois la lecture de l’hiéroglyphe (composé d’un creuset suivi du déterminatif métallique) représentant le bronze dont on fabriquait alors la plupart des outils et des armes.

Ces exploitations du Sinaï paraissent avoir été fort importantes : MM. Lottin de Laval et Lepsius y ont rencontré les nombreuses ruines des habitations des mineurs (3) et J. Keast Lord (4) a trouvé à Ouaddy-Magarah une stèle sur laquelle est représenté, armé de son marteau, un ouvrier orné d’une longue barbe pointue et coiffé d’un haut bonnet conique. Des coquilles d’une moule d’eau douce ( Spathia Chaziana), débris des aliments de ces mineurs, ont été

(1) Lepsius. Dcnkm, II, 2. — (2) V. au sujet de la couleur du tahen : Lepage- Renouf, Zeitschrift fur Ægypl. spr., 1867, p. 66. — (3) Lottin de Laval. Voyage dans la péninsule arah. p. 221. — (4) Leisurc hours, 1870.

INTRODUCTION GÉNÉRALE

découvertes en grand nombre jusque dans les galeries abandonnées, ce qui prouve qu’alors l’eau était moins rare qu'au temps de Moïse aux alentours du Sinaï. Dans les scories accumulées en cet endroit, on a retrouvé de nombreux outils ainsi que des marteaux de pierre, et ce fait, rapproché de l’examen des entailles pratiquées dans les excavations, ne permet pas de douter de l’emploi du silex dans le creusement des galeries. Un autre voyageur, Holland, a découvert de nombreuses ruines d’ateliers et de fourneaux, ainsi que des filons de cuivre et de fer dans le même massif de montagnes, à Senned, Ouaddy- Hushthobbak, Ouaddy-Daba, etc. (1).

Nous avons fait voir plus haut, à propos du mot kesbet, que l’étain était sans doute apporté du Caucase, et on comprend aisément quelles lenteurs et quelles difficultés devait rencontrer un commerce si lointain, fait à l’aide de caravanes traversant des pays certainement fort peu civilisés.

Le fer était alors connu et les inscriptions postérieures nous parlent fréquemment d’un métal particulier, le baa-cn-lo « fer de la terre », substance brillante qui était sans doute le fer météorique.

Ce sont les rois de la IVe dynastie, Khoufou, Schafra et Menkéra qui bâtirent les pyramides de Giscli, ces monuments pour lesquels on a épuisé toutes les formules de l’admiration. Il est encore difficile aujourd'hui de préciser avec quelque apparence de vérité la manière dont elles ont été construites : les plans inclinés (et il nous reste celui qui, des carrières de Tourah, amenait les blocs du revêtement), les machines à levier décrites par Hérodote (2), le système de llottage pendant les crues du Nil ont pu, conjointement avec les efi’orts de bras innombrables, être employés pour l’édification de ces gigantesques tombeaux.

Les Égyptiens de cette époque savaient sculpter le granit et le basalte : la statue en diorite du roi Schafra, conservée au musée de Boulaq, dénote une incroyable habileté dans le travail des pierres dures. Bien qu’alors les outils de bronze fussent presque exclusivement en usage, le fer, comme nous l'avons déjà dit, était certainement employé, car on en a trouvé une barre encastrée dans la maçonnerie de la grande pyramide. Les nécropoles de Saqqarah nous ont aussi rendu les tombes de Ti et de Phtah-Hotcp, fonctionnaires de la Ve dynastie (3800 ans av. J.-C.) : ces tombeaux sont revêtus de peintures qui nous donnent une haute idée de l’industrie égyptienne d’alors. Des potiers y sont représentés marchant la terre comme les nôtres le font aujourd'hui, des charpentiers construisent une barque, des ébénistes et des menuisiers munis d’outils peu différents des nôtres travaillent le bois; on y voit des tireurs d’or, des bijoutiers, etc. De grandes embarcations aux voiles carrées parcourent le Nil et peut-être la mer. Les célèbres mines d'émeraudes de l’Égypte étaient sans doute déjà découvertes, car, dans le papyrus de Phalh-Hotcp, que possède notre bibliothèque nationale, le plus ancien livre du monde, on rencontre cette phrase : « La bonne parole luit plus que l'émeraude que la main des esclaves découvre parmi les cailloux. »

On s’occupait, en dehors du Nil, des moyens de communication avec l'extérieur, car nous voyons un roi de la VIe dynastie, Pepi-Mérira, faire creuser des puits pour abreuver les caravanes sur la route de Kcneh à Qosse'ir, et l'importance donnée alors à cette route nous permet de conjecturer que des communications maritimes avaient lieu de ce port en Arabie, soit vers la péninsule du Sinaï, soit peut-être vers le Yémen, alors habité par des populations de race Kouscliitc, dont la civilisation matérielle était fort avancée.

(1) Holland’s, on the penins of Sinaï. Jour, of (21 Hérodote, 1. Il, c. exxv.

eog. soc. vol. XXXVIII, p. 246.

L’INDUSTRIE HISTORIQUE

La XIIe dynastie représente l’apogée de l’ancien empire égyptien. C’était déjà une renaissance, car il venait de s'écouler, de la VI0 à la XIe dynastie, une période de barbarie relative sur laquelle nous n’avons pas de détails. Les Kouschites, traversant le détroit de Bab-el-Mandeb, étaient venus s’interposer violemment entre la haute Égypte et le pays nègre, Memphis avait perdu son rang de capitale et Thèbes avait été fondée.

C’est près de cette dernière ville que se trouvent les célèbres tombeaux de Béni Hassan, dont la façade est le prototype de l’ordre dorique grec et qui remontent, comme on le voit, à environ 2,500 ans avant J.-C. Ces tombeaux et surtout celui d’un haut fonctionnaire nommé Améni nous font connaître, par leurs peintures et leurs bas-reliefs, l’état complet de la civilisation de l’Égypte à cette époque. On y voit représenté le lavage et le traitement de l’or, nub , dont le s'gne hiéroglyphique est un ensemble figuratif représentant l’outillage des laveurs de sables aurifères. Les verriers soufflent le verre, les potiers apprêtent la terre, la tournent, enfournent les vases (1). Le tour à potier que les âges préhistoriques ne nous ont pas révélé remonte, suivant les Égyptiens, aux temps mythiques; leurs traditions rapportent que le dieu Chnumis s’en servit pour façonner l’argile avec laquelle il moula le premier homme (2).

Les tombes de Thèbes nous montrent la culture de la vigne, la récolte du raisin, le foulage et la fabrication du vin au moyen de pressoirs à torsion, son emmagasinage dans des amphores pointues comme celles des Grecs (3). On y voit le rouissage, le battage et le tordage du lin; du reste, les industries du tissage étaient fort avancées en Égypte, comme l’Éxode et les traditions grecques nous l’apprennent. Il est remarquable de voir que c’est toujours aux femmes que l’antiquité attribue l’invention et la fabrication des tissus. Pour les Égyptiens, l’art du tissage remonte à Isis\ pour les Grecs, à Minerve ; pour les Lydiens, à Arachnée', les Chinois eux-mêmes font honneur de cette invention à l’impératrice, femme de Yao.

Les peintures égyptiennes nous montrent le fil fait au fuseau (4) et les métiers à tisser mus par des femmes assises (5). Les bandelettes recouvrant les momies nous ont conservé de nombreux et remarquables échantillons de ces anciens tissus. Ils sont exclusivement en lin, les fils de la chaîne sont tordus à deux brins et généralement deux ou trois fois plus nombreux que ceux de la trame, tandis qu’aujourd’hui, du moins dans les tissus ordinaires, ils sont en nombre égal (6). Le papyrus, qui servait déjà à la fabrication de feuilles destinées à l’écriture, fournissait aussi des fibres pour les tamis et pour différentes applications.

L’agriculture n’a guère changé en Égypte depuis ces temps reculés; les peintures des hypogées nous montrent les charrues et les houes de bois, le travail du semeur, la récolte des épis à l’aide de faucilles de bronze, le battage sous les pieds des animaux, le vannage, la rentrée des moissons et leur inventaire fait sous la surveillance d’un scribe (7).

« J’ai vu le forgeron à la gueule du four, dit un écrivain du temps, ses doigts » sont rugueux comme la peau du crocodile... le tailleur de pierres cherche du » travail... le barbier rase jusqu’à la nuit... le batelier descend le Nil pour » gagner son salaire... le maçon, la maladie le goûte, car il est exposé aux

(1) Cailliaud. Les arts et métiers chez les Egypt., pl. 16. — (2) Chabas. Antiq. Inst., p. 87. — (3) Wilkinson, manners and cust of anc. Egypt., vol. II, p. 162. — (4) Cailliaud, toc. cit., pl. 17, fig. 1, 2, 3, 7, 8, 9. — (5) Cailliaud, loc. cit., pl. 17, fig. 10. — (6) Thompson, on the mummy clotlis. Phil. magaz., 1834, p. 355. — (7) Cailliaud, loc. cit., pl. XXX, XXXI, XXXII.

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