‹ Études sur l'hallucination: II La cliniqueChapitre 19 sur 422 · INCONSCIENCE DE LA CÉCITÉ · texte numérisé non relu

INCONSCIENCE DE LA CÉCITÉ

nuit; la pupille gauche est immobile, la pupille droite réagit, le fond d’æœil est inéclairable.

La malade, encore apte à une banale vie d’hospice, la mène à force de tâtonner. Elle a donc, semble-t-il, tout ce qu’il faut pour prendre une conscience aiguë et douloureuse de sa maladie. Or, non seulement elle n’en souffre pas, mais, à l’en croire, elle a simplement la vue un peu basse. On est donc aussitôt tenté de lui demander : que voyez-vous ?

Livrée à elle-même, Me F... ne dit pas qu’elle voit et n’a pas un geste, pas un mot permettant de supposer qu’elle peut avoir par moments la conduite du voyant. Elle ne se heurte pas à un obstacle sous prétexte qu’elle voit le passage libre et, dès qu’elle désire accomplir un acte exigeant le concours de la vue, elle demande une aide.

Si on lui pose la question sous sa forme la plus difficile : que voyez-vous ? on n’obtient pas grand’chose. Me F... qui a parfois des monologues véhéments, se montre incapable, si on n’insiste pas, de dire ce qu’elle voit, et ce n’est pas étonnant, puisqu'elle ne voit rien. Elle a donc beaucoup de mal à fabuler, mais elle ne répond jamais « je ne vois rien »; elle répond « je ne sais pas, je ne vois pas bien ». Il faut donc graduer les difficultés.

La religieuse, toute de blanc vêtue, se présente devant Me F.. et lui demande : quelle est la couleur de mon costume aujourd’hui? — Bleu, noir et gris ont été les seules et les constantes réponses. Or, M% F... qui est depuis fort longtemps dans le service, et dont la cécité se constitue lentement, a vu la religieuse en blanc et, très probablement, si elle regardait, pourrait encore la voir.

On constate rapidement qu’il n’y a pas d'intérêt à montrer un objet réel à M F... ou même à joindre aux questions une mimique quelconque. On lui fait palper un objet familier, une grosse clé. Elle la reconnaît et la détaille fort bien. On la lui montre.

— Voyez-vous la clef? .…. « Oui ».

— Où? « Ici, par là » .…. Geste vague, inexact.

— Comment est-elle? ... « Comme une clef ».

— Debout? Couchée? .… « Debout » … Exact.

— Où est l’anneau? En haut? En bas? .… « Ici » .… Geste vague et inexact.

— Et maintenant? Est-elle couchée ou debout ? .… « Debout » .. [nexact:.

— Et maintenant? … « Debout »

Cette tendance à la persévération et à la stéréotypie s’affirme sans cesse. — Je fais palper puis « voir » à Me F... ma montre : « Maintenant, je vois bien que c’est votre montre. Avant, je voyais bien quelque chose de rond mais je ne reconnaissais pas bien ». — Depuis, il suffit de lui dire : qu'est-ce que je vous montre? pour obtenir automatiquement la réponse : « une montre ».

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