PAS DE CAS POSITIF
Sur les 191 écoliers qui avaient terminé leur première épreuve de fixation sans voir le banc, 20 voulurent spontanément fixer de nouveau le dessin de ce meuble. Je n’ai pas besoin de dire qu’il n’en obtinrent jamais la moindre image eidétique, pas plus que la moindre image consécutive; ce qui m’a un peu étonné, car, si on le veut bien, on l’obtient assez aisément,
— Quelle est enfin la part des images consécutives ou eidétiques lorsque l’enfant, après examen libre du dessin, en projette ses souvenirs sur l'écran, on sait parmi quels silences, quelles remarques, quels encouragements, quelles insinuations ? 193 fois sur 197, malgré les plus riches représentations visuelles, la plénitude verbale de la description, l’énergie de l’affirmation « je dessine la scène avec les yeux sur le papier », l’enfant a toujours conclu, définitivement et obstinément « je ne vois rien », ou « je vois très bien le dessin sur le papier, mais en esprit ». Mon plus beau cas de négation de l’image eidétique fut celui d’un élève de quatorze ans, aux images consécutives indigentes, mais à bonne mémoire visuelle. Fertile en « je vois très bien sur le papier en esprit », il s’est trouvé être un de ces écoliers qui lisent la leçon qu’ils récitent sur l’image du livre ouvert devant eux à la page marquée, « tout ça en esprit, sans rien voir ».
Cette obstination de l’image eidétique à rester « latente » s’est vigoureusement exprimée chez deux écoliers qui m'arrivaient, ardents et renseignés, riches des confidences de leurs camarades. Tous deux, au cours d’une lente et pénible lecture de représentations, eurent le « Ah! » révélateur d’un fait nouveau. Chez le premier, venait de surgir la représentation — toujours la représentation — de la musette du mendiant; chez l’autre, une image négative s’éveillait, tardive, et ranimait le paresseux défilé des images noétiques.
— Mais si 193 enfants sur 197 n’ont pu avoir d'images eidétiques, quatre ont dit « je vois ». Ici encore, un deuxième examen libre du même dessin, après prise de contact avec l’image consécutive, nous a valu le dernier mot de l’enfant : « Je ne vois rien et, la première fois, je n’avais rien VU ».
234 RÉSULTAT CONSTANT : VB. ET NB. NÉGATIVES
Jusqu'ici, la recherche des images eidétiques chez 197 élèves d'écoles primaires, à Paris et à Rennes, élèves de neuf à quinze ans, mis en présence de silhouettes noires sur fond clair ou de silhouettes animales à détails vifs, uniformément et vigoureusement teintées, a donc conduit à de très simples résultats :
Représentations visuelles très variables, aisément projetées sur le fond.
Images eidétiques nulles.
Soit dans les entr’actes des épreuves précédentes, soit comme récréation finale, on montrait des gravures aux couleurs et au dessin moins simplifiés : Les trois rats transpercés par une épée, l’histoire sans paroles, le Petit Chaperon Rouge. Les résultats furent ceux qu'on peut maintenant prévoir et quelques particularités méritent seules quelques mots.
D'ordinaire, les dessins dont il s’agit, dessins français, n’ont pas été sensiblement mieux décrits que les silhouettes allemandes; mais j'ai souvent noté que, de deux gravures paraissant également propices aux talents narratifs de mes sujets, l’une était lamentablement mutilée, l’autre brillamment racontée. Je n’insiste pas sur cet exemple de l’opportunité d'épreuves multipliées et variées, et me borne à rappeler la prédominance des descriptions systématiques et abstraites, avec quelques détails très concrets.
Les images consécutives des dessins complexes furent toujours négatives et n'abritèrent jamais rien qui rappelât une image eidétique. Questions, encouragements à « voir », efforts de l'enfant, furent également vains:; ma très bienveillante neutralité ne réussit pas à transformer les représentations en hallucinations; les représentations les plus objectivées, les plus projetées, les mieux « construites avec les yeux sur le papier » ne se firent jamais images eidétiques. Les trompeuses et fugitives apparences d'images consécutives positives où d'images eidétiques, rares au cours des premières épreuves, plus rares au cours des secondes, ont entièrement disparu ici, au terme de la recherche, chez l’enfant entraîné.
CRITIQUES D'UN EIDOLOGUE 235
Je dis « entraîné ». Je n’ai jamais critiqué l'enfant, je n'ai jamais paru douter, je ne lui ai jamais dit « non », ou « 81 ». Cependant, chaque fois que j'ai soupçonné la fatigue, chaque fois que j'ai senti chez l’enfant un début de confusion mentale, forte et dangereuse cause de réponses positives, chaque fois que j'ai craint des « je vois » auxquels je n'aurais pu faire plus de crédit qu’à ceux de mes aliénés, chaque fois que l’enfant m’a paru cesser de se critiquer spontanément, j'ai remis la suite au lendemain. Quant à la durée totale d'une séance, séance presque tou- Jours suffisante au défilé total des épreuves, elle n’a jamais dépassé vingt minutes, et, règle générale, douze à quinze minutes ont permis d’en finir.
C’est précisément quand il s’est agi du rythme de l’observation que M. Freiling, mon collaborateur, à esquissé une critique. Sans doute, dans 54 des 53 cas que nous avons étudiés ensemble, nous avons été immédiatement d'accord pour conclure que ces enfants n'étaient pas plus eidétiques que des adultes ordinaires. Maïs M. F... aurait quelquefois voulu me voir prolonger les silences. Quand l'enfant, rivé à l’écran, y cherchait l’image de l’objet, s’il m'arrivait de lui dire « cherchez bien, j'attends votre dernier mot », M. F... aurait voulu que mon attente dépassât les dix à quinze secondes que je lui accordais encore.
Autre désir : me voir modifier plus souvent l’éclairage, l’obliquité, la distance de l’écran sous Les yeux de l’écolier à la poursuite de l’image, me voir créer la pénombre, le silence, le vide autour d’un regard fixe, d’un souvenir. M. Freiling aurait également voulu me voir poursuivre es recherches dans les lycées ou collèges et non pas seulement dans les écoles primaires. Je l’ai tenté mais me suis heurté au refus de l’administration, refus très fortement motivé : les familles trouvent déjà les programmes trop chargés, elles pourraient croire à des mesures d'intelligence ou à de l’orientation professionnelle...
Restent trois enfants, Br..., P... et Ba..., observés avec M°F..., à Paris.
—— Br... a neuf ans et demi, Après examen libre de la chauve-souris jaune, il la « voit » encore, jaune. Mais on