COMPORTEMENT ET AGNOSIE DE LA CÉCITÉ
elle sera complètement aveugle, elle y verra parfaitement. Elle assure déjà : « J’enfilerais bien une aiguille ».
Voici donc une démente sénile, encore debout et un peu active, presque aveugle par cataracte double, sans lésions cérébrales en foyer. — Elle se comporte comme une aveugle, mais Jusqu'au comportement verbal exclu. — Livrée à ellemême, son langage spontané est cependant vide de tout équivalent à « je vois » ou « j'ai vu », quand il s’agit des nécessités du moment ou des événements récents. Par contre, dès qu’on l’interroge expressément sur sa vue, elle affirme voir, et voir tout ce qu’on lui montre. — Invitée à faire preuve d'initiative verbale, elle affirme toujours, maïs, à peu près incapable de fabuler, ne « voit » que fort peu de chose. Ses réponses, qui se modèlent autant que possible sur nos questions, sont extrême ment pauvres, et volontiers stéréotypées. — N'importe, elle « y voit », elle « voit » une montre, une poupée, une lanterne, grande comme ça, avec deux anneaux, un Monsieur avec des lunettes noires, et un ruban jaune au chapeau.
Tout en disant : « Je vois ceci », elle ne prend même pas la peine de regarder. Assise, la tête baissée, les mains jouant sur les genoux, elle à vu avec satisfaction le Monsieur aux lunettes. — Ravie de voir, elle ne répond'#pas « je vois » pour qu’on la laisse tranquille. Ravie de voir dans la mesure où elle peut être ravie, elle ne cherche pas à s’étourdir de vision verbale, elle ne dit jamais « je vois » à ses voisines, elle ne cherche pas à voir, elle ne regarde jamais, elle ne sollicite pas notre visite et, si nous cessions de nous occuper d’elle, elle retomberait à sa totale inactivité visuelle. — Aussi ne fabule-t-elle guère, et ne prend-elle jamais l’initiative de « je vois » ou « j’ai vu ». On sait enfin à quoi se réduit le contenu verbal de sa vision. Jamais le comportement visuel n’a été plus que verbal, jamais il ne s’est étendu à la mimique faciale et aux membres. Après chaque entretien avec moi, invitée à s’en aller, elle demande une infirmière. À la remarque : vous pouvez bien vous en aller toute seule puisque vous y voyez, elle n’objecte rien, se lève, tâtonne aussitôt, et s'arrête après sa loyale tentative, réclamant son guide : « Je n’y vois pas assez ».
Plusieurs choses me paraissent certaines dans cette observation, sous son état actuel.
La malade n'utilise pas, soit pour en vivre, soit pour souffrir de leur insuffisance, ses restes de vision.
Son comportement habituel est, sans défaillances, sans oublis, celui d’une aveugle.
Livrée à elle-même, elle n’a aucune activité visuelle, même verbale.