LA CALCARINE ISOLÉE
posée visuelle, et, dans la profondeur, toutes les radiations optiques, les centres visuels de l’hémisphère opposé restant silencieux. La parole est alors à la calcarine du côté malade.
Elle est intacte, mais elle est isolée. Les radiations optiques sont coupées et le pli courbe est détruit, fibres centripètes et fibres centrifuges. La calcarine ne dispose plus de postes afférents ou efférents. Incapable de régénérer des fibres et des liaisons, elle va probablement dégénérer. Sa survie est-elle capable d’une psychologie ? Et sous la forme hallucinatoire ?
On ne peut que poser la question et attendre la réponse du hasard des autopsies et de la longue patience des coupes en série. Les fibres afférentes de la calcarine ou les dendrites de ses propres cellules ne transportent plus que des excitations anarchiques dont nous n’avons aucune idée, un peu comme les nerfs sensitifs d’un amputé qui l’aident pourtant à recomposer les sensations d’une main, présente, vivante et remuante, Et la calcarine a également perdu ses fibres centrifuges, qu’elles se dirigent vers le pli courbe et autres circonvolutions, ou vers le tubercule quadrijumeau. On se rappelle la célèbre idée de Descartes #, et de Wundt : quand un centre organise une action, les fibres centrifuges transmettent des ordres; mais, s’il n’y a rien au bout de ces fibres, l’ordre ne sera pas exécuté, Peu importerait à la conscience : elle percevrait quand même l'exécution de l’ordre. Dans notre cas, pendant la survie de la calcarine, tous les réflexes organisés par elle sous l’action de ses moignons récepteurs et de ses dendrites, tous ces réflexes non exécutés, se doubleraient .cependant de la perception de leur exécution : des regards, et des regards à quelque chose, Perceptions et choses extraordinaires, indicibles peut-être; mais notre amour des objets et notre puissance à les feindre vont intervenir. Devenus de mauvais visuels, de mauvais imaginatifs, de
45. Traité des Passions, 36, 37, 38. Tr. de l'Homme, Ed. Adam et Tannery, XI, 181, 182. Remarques sur le Tr. des P., Journal de Psychologie, 1924, 689-691.
CÉCITÉ CORTICALE 291
mauvais observateurs et de mauvais critiques, nous serons incapables de percevoir les créations de la calcarine isolée telles qu’elles sont, incapables de tirer des étranges sensations qu’elle fabrique alors la perception consciente de leur spectacle réel, capables seulement de voir dans ces monstres des choses familières plus ou moins défigurées. L’isolement parfait d’un centre ou d’un système de centres, que ce soit à la face interne ou à la face externe du cerveau, n’est d’ailleurs qu’une limite. Dans leurs excentricités visuelles, calcarine « isolée » et pli courbe « isolé » ont toujours des collaborateurs ; et d’autres lésions, d’autres ramollissements, d’autres insuffisances interviendront pour nous empêcher de percevoir les visions telles qu'elles sont, et pour nous réduire à leur substituer, du familier caricatural. Seules une vue normale et une intelligence normale pourraient dire le produit optique du lobe occipital malade, l’objet virtuel qu’il construit alors, Mais ce sujet observateur n’existe pas. Le sujet réel ne sait ni regarder ni traduire, et, dans les nouveautés visuelles de la calcarine mutilée, 1l ne voit que ce qu’il connaît déjà.
Les HALLUCINATIONS DANS LA CÉCITÉ CORTICALE. — Même quand l’hallucination est parfaitement hémianopsique, à plus forte raison quand le pli courbe intervient et quand les phénomènes unilatéraux disparaissent, on est préoccupé par une intervention possible de l’hémisphère opposé. Pour rassurer l’observateur, 1l lui faut des hallucinations avec destruction bilatérale, symétrique, complète et pure des calcarines ou des plis courbes,
Les cas n’en seraient pas extrêmement rares, et celui de Schirmer remonte à 18954, Malheureusement toutes les précisions cliniques et histologiques ne se sont jamais trouvées réunies dans une des observations publiées, et toutes les difficultés de l’hallucination hémianopsique reparaissent ici.
Même décevantes, les cécités corticales sont très intéressantes car, tout près des hallucinations, on y observe un phénomène très curieux, bien connu de certains hémianop-