CRITIQUE DU RÊVE ET RÉPLIQUE DU RÊVEUR
la forme, est noétique. C’est avec des sensations exogènes, sans intérêt et neutralisées pendant la veille, que votre rêve est fait. Devant des sensations faibles, assez faibles pour laisser dormir, assez fortes pour laisser rêver, rêve et veille ne neutralisent pas les mêmes; et celles que le rêve laisse entrer dans la conscience sont légitimement appelées perceptions. Mais elles sont fort peu de chose dans la masse du songe. Il est presque tout noétique, eidétique. Vous le dites perception parce que vous êtes un peu dément, plus ou moins paragnosique, prêt à prendre un petit phosphène rond pour la lune, un aboïement pour un chant, à abuser de l’ambiguïté si fréquente des objets et des perceptions. Déjà, dans la veille, il vous suffit de bien peu de données pour dire « je vois très bien »; au degré de démence du sommeil, vous le direz à beaucoup moins de frais, et la petite masse lumineuse du moindre phosphène sera pour vous n’importe quoi, ce qu'exigera la logique du rêve.
Le rêveur fait des concessions, Il reconnaît, réveillé, qu'il à pu être un peu dément, qu’il a subi et utilisé, en rêve, des excitations périphériques, des objets présents, des actes ébauchés, qu’il a abusé d’ambiguïtés, qu'il a faussement précisé des données confuses, qu’il lui est arrivé de dire « je vois, J'entends », devant des pseudesthésies fort aisément réductibles. — Mais il limite étroitement ses aveux. Il ne sacrifie pas ce qui lui est le plus cher : son auto-critique du rêve en rêve, faite « du dedans ». Il rappelle ses soigneuses distinctions oniriques. Il use des rêves où l’excitation périphérique, présente et non perçue, engendre un rêve profondément différent d'elle, par contraste où par synesthésie... le son inaperçu qui provoque un rêve visuel, la soif inconsciente qui nous vaut d’exquis breuvages. L’excitant réel, dira le rêveur, suggère peutêtre mes songes mais n’y figure pas. La matière sensorielle du rêve, venue d’une source inconnue, est l’œuvre de l’esprit et n’en est pas moins sensorielle ; le dehors et ses excitations n'y sont pour presque rien ou pour rien. Et tout ce qu'on détache du rêve pur au bénéfice dé la théorie périphérique ou du rêve-interprétation, ne fait que dégager le vrai rêve, irréductiblement esthésique et parfaitement sans objet.