‹ Études sur l'hallucination: II La cliniqueChapitre 250 sur 422 · EXEMPLE · texte numérisé non relu

EXEMPLE

Le rêveur gravit péniblement le versant nord d’un « cañon ». Première étrangeté : à la place des assises calcaires et des falaises blanches familières, tout est de grès rouge, tendre, profondément érodé. Presque partout, ce ne sont que petits mamelons hémisphériques d’un demi-mètre de haut, se touchant presque. Pas un arbre, pas une herbe, pas de terre.

Il monte. Il sent qu’il n’arrivera jamais... Son but : un chemin qu’il connaît, reste invisible et inaccessible; aucun effort ne l’en rapproche.

Le voici au flanc d’une énorme pierre blanche. C’est une tombe, toute fleurie de croix de bois branlantes, chacune dans un petit creux conique. De la main droite, en se hissant, il renverse un grand panneau réclame qu’il n’avait pas vu, extraordinaire dans cet absolu désert. Il se demande quelle inscription s’y trouvait peinte. Il ne se retourne pas, et écoute la chute, à grands bonds retentissants.

Le voici enfin sur la pierre. Tiens! C’est le chemin! Qu'il a changé ! Le rêveur n’y retrouve rien de ce qu’il connaît et prévoyait. — Il tourne à gauche, vers l’ouest, vers le moulin de R... qu’il se représente avec plaisir. — Il n'ira pas jusque-là.

Dès les premiers pas, il a la surprise d’une immense citerne, en encorbellement sur l’abîme, à demi cachée par des arbustes. L'eau est agitée, et de petites vagues y roulent. Curieuses vagues : en arrivant au bord, elles dessinent bien la volute familière; comme toutes les vagues qui vont se briser, elles tournent vers la rive leur concavité et leur crête d’écume, mais au lieu de s’écrouler sur le sol elles tombent à la renverse, sur le dos, sur leur convexité, sur l’eau, comme si la masse liquide dont elles sont le front les attirait.

Il n’a pas le temps d'approfondir. En examinant l’eau ensoleillée à travers les branches, il décèle soudain, mêlé aux rameaux et aux troncs, gris comme eux mais dix fois plus gros, un énorme serpent. Gueule ouverte et de profil, il ne s’occupe pas de l’homme. Celui-ci a peur, mais pas trop, et regarde. « La gueule de ce repbile, se dit-il gravement, est étrange : ni dents, ni mâchoires, ni langue. Seulement deux vastes lèvres membraneuses, flottantes, mobiles, minces, molles, chiffonnées ». — Je ne vais pas plus loin, et suis chez moi, de l’autre côté de la vallée.

C’est précisément en face de la citerne et j’interroge un ami sur ce serpent de mer égaré dans le Causse. Il croit savoir de quoi il s’agit : « C’est Arthur, le serpent de Y..., il a dû s’échapper ». L’ami parle, je l’entends, je le reconnais, il est très près de moi, mais je ne le vois pas.

Je me retrouve sur un petit ponceau sans parapet qui enjambe le ruisseau. En aval et tout de suite, un moulin barre le petit cours d’eau. Entre pont et moulin, l’eau somnole, en une sorte de lac de quatre ou cinq mètres de large, appelé La Payssière.

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