ILLUSIONS PAR PARÉSIE DES IMAGES
C'était un psychasthénique de quarante-cinq ans, très cultivé et capable de s’observer. Comme le célèbre malade de Charcot et Bernard, il se plaignait de ne pouvoir rien se représenter, pas même, disait-il, le symbole mathématique de l'infini. Mais il n’avait pas la moindre agnosie visuelle. C'était de tout autres troubles visuels qu'il souffrait : d'images consécutives pullulantes et d'illusions visuelles.
Dans la rue, d'innombrables fantômes incohérents de passants, d'affiches, de voitures, d’étalages, se mêlaient à ses perceptions, et ces surimpressions désordonnées l’obligeaient à rentrer bien vite. Un détail : il ne pouvait descendre ou monter un trottoir sans que le trottoir restât sous ses yeux, s’opposant sans cesse à son pied pour provoquer continûment, simultanément et contradictoirement, la montée, la descente, le heurt, l’arrêt, le faux pas, la chute 8.
Quant aux illusions, elles étaient surtout nocturnes. Pour peu que quelque clarté persistât dans la chambre, leur jeu, mêlé à celui des post-images, des silhouettes d'objets et des creux d'ombre, lui valait d’inquiétants fantômes.
Or ce malade était persuadé — grâce à moi, je le reconnais — que son double syndrome visuel, post-images et illusions, était favorisé par son inaptitude à se représenter les objets, l’inhibition, la paralysie de son imagination. Privé de l’image correcte d’un objet, il était, croyait-il, d'autant mieux disposé à subir la contrainte, et des postimages, et des perceptions imprécises. Nulle activité représentative, en travaillant les perceptions passées et prochaines ne venait neutraliser ses post-images; ses perceptions ambiguës, nulle activité de reconnaissance convenablement dirigée ne venait les empêcher d’être n’importe quoi et de s’affubler de n'importe quel nom, au hasard de réflexes opto-verbaux. Un vêtement pendu au mur est un fantôme, précisément parce qu’on se représente mal, et le manteau, et le fantôme.
On peut croire qu’en associant à la cécité la démence, la perte de la mémoire, la perte de l'imagination et l’agnosie,